Œuvre

Les Fleurs de Tarbes ou La terreur dans les Lettres (1936-1941)

La puissance des mots révèle en tous cas un décalage, et comme une rupture des rapports qui jouent à l'intérieur du langage entre le mot et le sens, entre le signe et l'idée.
Sainte-Beuve tâche à classer les esprits; les oeuvres lui paraissent sans conséquence.
Bref, le cliché nous est signe que le langage soudain a pris le pas sur un esprit dont il vient contraindre la liberté, et le jeu naturel.
S'il est vrai que la critique soit la contrepartie des arts et comme leur conscience, il faut avouer que les lettres de nos jours n'ont pas bonne conscience.
L'on ne voulait rompre qu'avec un langage trop convenu et voici que l'on est près de rompre avec tout le langage humain.
L'on sait, depuis Flaubert et Bloy, qu'il n'est idée ni phrase «reçue» où la bêtise ne coudoie la méchanceté.
L'image la plus courante que nous formions du rhétoriqueur montre un homme qui prépare et assure, avant d'y couler sa pensée, des combinaisons de langage.
Mais Aragon traite la littérature de machine à crétiniser, les littérateurs de crabes.
Il ne suffit pas de croire aux sirènes pour en rencontrer sur les eaux, mais il suffit parfaitement de croire à l'influence des mots, pour que cette influence aussitôt surgisse.
Et quel lecteur, s'il a le moindre souci d'exactitude, s'y délivrerait de la hantise - de l'influence - des mots et des phrases.
Le critique, depuis Sainte-Beuve, constate dans l'écrivain, à la naissance même de l'oeuvre, un phénomène tel qu'il entraîne inévitablement le mérite ou le démérite.
Boileau, Voltaire ou La Harpe jugeaient d'un poème qu'il était aimable ou déplaisant, qu'il flattait ou froissait le goût, les règles, la nature.
Je dessine seulement, sans les apprécier, les traits généraux du débat.
Je ne sais s'il est vrai que les hommes de lettres se soient contentés jadis de distraire d'honnêtes gens. (Ils le disent du moins).
Ainsi, d'un texte «bien écrit» je puis supposer que l'auteur n'avait en tête que grammaire et que règles.
Qui veut tenter l'histoire de la poésie, du drame ou du roman depuis un siècle, trouve d'abord que la technique s'en est lentement effritée, et dissociée.
L'auteur de lieux communs cède à la puissance des mots, au verbalisme, à l'emprise du langage, et le reste.
Que deux époux se voient engagés pour toute une vie, quelle contrainte intolérable. Pourtant ce qu'exigeaient deux amoureux, avec force et dans leur vive liberté, c'était justement de s'engager pour toute une vie.
Qu'il s'applique donc à fuir - s'il ne les a d'instinct évitées - les expressions toutes faites, les fausses grâces, les fleurs.
Il existe une façon pratique d'éviter la contagion des maladies: c'est de supprimer les malades.
Les faits sont là: clichés, grands mots, lieux communs, les plus faciles à observer qui soient.
Il semble qu'il y ait eu un temps où les livres nous révélaient l'homme; tout au moins ils nous familiarisaient avec lui et nous portaient à sa hauteur - s'ils ne le dépassaient pas.
Chacun sait qu'il y a, de nos jours, deux littératures: la mauvaise, qui est proprement illisible (on la lit beaucoup). Et la bonne, qui ne se lit pas.
C'est au point que la conscience langagière d'un peuple doit s'employer, d'une action insensible mais têtue, soit à maintenir en valeur les termes dont elle use, soit à leur substituer de nouveaux termes qui fassent le même service.
Il est des mots qu'on aime répéter. Il en est d'autres que l'on craint. L'on évite (en temps de paix) le mot guerre: l'on dit plutôt défense nationale. Le mot dévaluation: l'on dit alignement monétaire.