Auteur

François Cheng

L'univers n'est pas obligé d'être beau, et pourtant il est beau.
En Chine, l'art et l'art ne font qu'un. Dans cette optique, la pensée esthétique chinoise envisage le beau toujours en relation avec le vrai.
Relevant de l'être et non de l'avoir, la vraie beauté ne saurait être définie comme moyen ou instrument. Par essence, elle est une manière d'être, un état d'existence.
Ce que les morts laissent aux vivants; c'est certes un chagrin inconsolable, mais aussi un surcroît de devoir vivre, d'accomplir la part de vie dont les morts ont dû apparemment se séparer, mais qui reste intacte.
La bonté qui nourrit la beauté ne saurait être identifiée à quelques bons sentiments plus ou moins naïfs Elle est l'exigence même, exigence de justice, de dignité, de générosité, de responsabilité, d'élévation vers la passion spirituelle.
Une seule règle me guide: ne rien négliger de ce que la vie comporte; ne jamais se dispenser d'écouter les autres et de penser par soi-même.
Sans la beauté, la vie ne vaut probablement pas la peine d'être vécue, et que d'autre part une certaine forme de mal vient justement de l'usage terriblement perverti que l'on fait de la beauté.
Les âmes perdues seront étoiles filantes. Les âmes aimantes, elles, seront étoiles aimantes et aimantées; elles formeront constellations.
Le proverbe dit vrai: un lotus pousse dans la vase d'un étang, mais aucune boue ne peut entacher ses pétales purs comme jade.
Les femmes sont belles, c'est une évidence. Encore convient-il de repérer en quoi une femme est belle, de trouver le moment propice et le mot juste pour le lui dire. Au besoin de lui répéter indéfiniment, elle ne s'en lassera pas.
Par-delà les paroles, un regard, un sourire suffisent pour que chacun s'ouvre au mystère de l'autre, au mystère tout autre.
Si l'esprit raisonne, l'âme, elle, résonne.
Je comprends d'instinct que sans la beauté, la vie ne vaut probablement pas la peine d'être vécue.
Contempler, c'est communier, c'est faire advenir la beauté.
Comme la beauté l'amour est présence.
La vraie beauté est élan même vers la beauté, fontaine à la fois visible et invisible, qui jaillit à chaque instant depuis la profondeur des êtres en présence.
Puisque la beauté est rencontre, toujours inattendue, toujours inespérée, seul le regard attentif peut lui conférer étonnement, émerveillement, émotion, jamais identiques.
L'esprit se meut, l'âme s'émeut ; l'esprit raisonne, l'âme résonne.
Sans devenir, il n'y aurait pas de vie ; la vie n'est vie qu'en devenant. Dès lors, nous comprenons l'importance du temps. C'est dans le temps que cela se déroule. Or le temps, c'est précisément l'existence de la mort qui nous l'a conféré !
Vie-temps-mort est un tout indissociable. On ne peut échapper à ces trois entités concomitantes et complices qui déterminent tout phénomène vivant. Car si le temps nous paraît un terrible dévoreur de vies, il en est en même temps le grand fournisseur.
L'infini n'est autre - Que le va-et-vient - Entre ce qui s'offre - Et ce qui se cherche - Va-et-vient sans fin - Entre arbre et oiseau, - Entre source et nuage.
La soif comme la faim, - Les rires comme les pleurs, - La douceur, les blessures, - La furie, les regrets, - Nous n'en jetterons rien, - Nous les emporterons tous, - Indégradables viatiques, - Pour un très long voyage.
Où sommes-nous, en effet ? En France. Ce coin de terre censé être le plus tolérant et le plus libre, où il règne néanmoins comme une « terreur » intellectuelle, visualisée par le ricanement Voltairien. Elle tente d'oblitérer, au nom de l'esprit, en sa compréhension la plus étroite, toute idée de l'âme — considérée comme inférieure et obscurantiste — afin que ne soit pas perturbé le dualisme corps-esprit dans lequel elle se complaît. À la longue, on s'habitue à ce climat confiné, desséchant.
Lorsqu'on regarde un artiste faire un portrait, on voit qu'il commence par dessiner un ensemble de contours, pour que le visage « prenne chair » dans un espace. Vient le moment magique où, au moyen de quelques traits, il fait apparaître les yeux. Alors une percée se fait, et on plonge dans une profondeur insaisissable. Ce que les deux perles reflètent et diffusent est un véritable monde comparable à un ciel marin de Bretagne, inépuisable jeu d'ombre et de lumière. S'y joue un secret sans cesse révélé qui dépasse la dimension de la chair, au sens organique du mot.
Vous vous souvenez peut-être de cette parole de la prieure Blanche de la Force dans les Dialogues des carmélites de Bernanos : « Cette simplicité de l'âme, nous consacrons notre vie à l'acquérir, ou à la retrouver si nous l'avons connue, car c'est un don de l'enfance qui le plus souvent ne survit pas à l'enfance… Il faut très longtemps souffrir pour y rentrer, comme tout au bout de la nuit on retrouve une autre aurore… » Ai-je suffisamment souffert au cours de ma longue vie ? Il ne m'appartient pas de le dire, mais il est vrai qu'il m'arrive parfois de retrouver ce sentiment cosmique de mon enfance.

Œuvres de François Cheng

A l'orient de tout (2005)Cinq méditations sur la beauté (2006)Cinq méditations sur la mort. Autrement dit sur la vie (2013)De l'âme (2016)L'éternité n'est pas de trop (2002)La vraie gloire est ici (2015)Oeil ouvert et coeur battant (2011)Quand reviennent les âmes errantes (2012)Vide et plein: le langage pictural chinois (1979)