Auteur

Arundhati Roy

L'air résonnait de Pensées et de Choses à Dire. Mais dans des moments comme ceux-là, on ne dit que les Petites Choses. Les Grandes, tapies à l'intérieur, restent inexprimées.
La vraie résistance ne consiste pas seulement à manifester symboliquement le week-end, elle consiste à changer efficacement les données du monde.
Les artistes prospèrent sur le marché mondial mais où cela mène-t-il s'ils ne disent rien ?
Quand j'écris de la fiction, je m'efforce d'édifier un univers proche de celui dans lequel je vis. Le Ministère du Bonheur suprême, tout comme le Dieu des petits riens, qui a été traduit dans 40 langues, parle de l'être humain dans un contexte spécifique. Il ne peut donc être lu comme un guide de l'Inde ! J'ai voulu saisir la manière dont le monde fonctionne. Bien que mes romans soient plongés dans un contexte indien précis, je tente de mettre au jour les rouages du monde en général.
Cela fait dix ans que je me suis aperçue que seule la fiction me permettait de dire ce que je voulais et avais besoin de dire. Alors, j'ai travaillé dix ans à la composition du Ministère du Bonheur suprême. Les voyages et la réflexion politique ont aiguisé et rendu plus complexe ma façon de penser et d'écrire.
Si l'on suit ce qui se passe en Inde aujourd'hui, on ne peut que constater la montée d'un fascisme qui n'est pas exactement celui que l'on a pu connaître et qui a encore des traces en Europe, même si certains, en Inde, admirent ce fascisme-là. Il y a des massacres en cours et, bien sûr, des violences entre les castes. D'aucuns perçoivent les musulmans comme les juifs du siècle passé en Allemagne. L'Inde est le sous-continent où s'affrontent sans merci les religions, les minorités et les castes
Je trouverais curieux de me servir du roman pour faire passer des messages d'ordre politique, même si j'évoque de multiples courants politiques.
En tant que romancière, je ne veux surtout pas fixer de règles sur ce que la littérature doit être ou ne pas être. Jadis, les écrivains faisaient peur. On les décapitait. Aujourd'hui, les politiciens les récupèrent. Les livres ne sont plus que des produits marketing. Ce qui m'amuse, quand j'écris, c'est, à l'inverse du simple essai politique, d'explorer la multiplicité des formes littéraires que permet le roman.
Il me semble que les écrivains sont en dehors de ce découpage géographique.
En Inde, le roman est une forme relativement récente. Jusqu'à il y a peu, la poésie épique avait le monopole. Toutes sortes de genres littéraires demeurent possibles pour raconter des histoires. En tant que romancière, j'ai été fortement influencée par une forme de danse, très courante, avec laquelle j'ai grandi et qui permettait de raconter des histoires.
La grande littérature indienne existe de tout temps. Elle n'a pas de moment originel.
J'ai quitté le pays au moment de la parution du Ministère du Bonheur suprême. J'étais inquiète. Étrangement, ce roman est devenu un best-seller. C'est en Inde, ces temps-ci, l'un des livres qui se vend le mieux. Il est fréquemment piraté. On le trouve même dans les rues, aux carrefours, au pied des feux rouges ! C'est complètement fou.
Le bonheur en rêve, est-ce qu'il compte comme le vrai ?
Tant de choses peuvent changer en l'espace d'une journée.
Toutes les familles connaissent ça : chacun appuie là où il sait faire mal, comme un docteur un peu sadique.
Le danseur kathakali est le plus beau des hommes. Parce que son corps n'est rien d'autre que son âme. Son seul instrument. Depuis l'âge de trois ans, il a été façonné, polissé, ciselé, ouvragé, attelé tout entier à cette tâche qui consiste à raconter des histoires. Il a de la magie en lui, cet homme, sous son masque peint et ses jupes tourbillonnantes.
Il y avait eu une époque où l'impensable était devenu pensable, où l'impossible s'était réalisé.
Après tout ils ne luttaient pas contre une épidémie déjà déclarée. Ils se contentaient de vacciner une communauté pour prévenir une éventuelle éruption.
Ce n'était pas entièrement sa faute s'il vivait dans une société où la mort d'un homme pouvait être beaucoup plus profitable que ne l'avait jamais été sa vie.
Après tout, il est si facile de réduire une histoire à néant. D'interrompre une chaîne de pensées. De briser un fragment de rêve porté avec autant de précaution qu'un vase de porcelaine. Laisser vivre le rêve, l'aider à s'épanouir, comme l'avait fait Velucha, est autrement plus difficile.
Après tout, il est si facile de réduire une histoire à néant. D'interrompre une chaîne de pensées. De briser un fragment de rêve porté avec autant de précaution qu'un vase de porcelaine.
Certaines choses portent en elles leur propre punition. Comme les chambres avec placards intégrés. Tous ne tarderaient pas à en savoir beaucoup plus long sur ce chapitre. A découvrir que les punitions existent dans toutes les tailles. Qu'il y en a qui sont si grosses qu'elles ressemblent à des placards avec chambres intégrées, où l'on peut passer toute une vie d'errance à l'ombre des rayonnages.
Aucune bête n'a jamais pu prétendre égaler, en diversité comme en degré, les raffinements de la cruauté dont est capable la race humaine.
Les jumeaux étaient trop jeunes pour savoir que ces hommes n'étaient que les exécutants des basses besognes de l'Histoire. Expédiés là pour mettre ses registres à jour, faire payer à ceux qui enfreignent ses lois. Qu'ils étaient poussés par des sentiments certes primaires mais paradoxalement impersonnels. Sentiments de mépris nés d'une peur larvée autant qu'inavouée – peur de la civilisation face à la nature, des hommes face aux femmes, du pouvoir face à l'impuissance. Besoin inconscient chez l'homme de détruire ce qu'il ne peut ni soumettre ni adorer. Besoin d'affirmer son autorité.
Un lépreux aux bandages sanguinolents s'approcha de la voiture. « On dirait du Merchurochrome, dit Ammu en voyant le sang rouge vif du mendiant. - Bravo, dit Chacko. Voilà qui est parlé comme une vraie bourgeoise. »

Œuvres de Arundhati Roy

Entretien L'Humanité, réalisé par Muriel Steinmetz le 16 février 2018, Traduction de Marine VauchèreLe Dieu des Petits Riens (1997)Le Ministère du Bonheur suprême (2017)M, le magazine du Monde - 18 Janvier 2004