Œuvre
Le Ministère du Bonheur suprême (2017)
L'idiotie intrinsèque, l'idée du Jihad, a infiltré le Cachemire à partir du Pakistan et de l'Afghanistan. À présent, avec vingt-cinq ans de recul, je dirais qu'à notre avantage nous avons huit ou neuf versions de l'islam "authentique" qui se combattent au Cachemire. Chacune d'elles a sa propre écurie de mollahs et de maulana...
La seule chose qui garde le Cachemire de l'autodestruction à la façon du Pakistan ou de l'Afghanistan, c'est son bon vieux capitalisme petit bourgeois. Si religieux soient-ils, les Cachemiris sont de grands hommes d'affaires. Et tous les hommes d'affaires, d'une manière ou d'une autre, ont intérêt à voir se prolonger le statu quo ou ce que nous appelons "processus de paix" qui, soit dit en passant, offre des opportunités commerciales très différentes de la paix à proprement parler.
A l'heure magique où la lumière survit au soleil, des armées de roussettes se décrochent des Banyans dans le vieux cimetière et dérivent comme fumée à travers le ciel. Quand les chauves-souris s'en vont, les corbeaux s'en viennent. Le vacarme de leur retour au nid ne suffit pas à combler le silence creusé par la disparition des moineaux et l'absence des vieux vautours à dos blanc, gardiens des morts depuis plus de cent millions d'années, qui ont été exterminés. Empoisonnés au diclofénac. Le diclofénac ou aspirine des vaches, administré au bétail comme décontractant pour atténuer les douleurs musculaires et augmenter la production de lait, agit -- ou plutôt agissait -- à la façon d'un gaz neurotoxique sur les vautours à dos blanc.
Seuls les morts sont libres.
Comment écrire une histoire brisée? En devenant peu à peu tout le monde. Non.
En devenant peu à peu tout.
Elle vivait dans le cimetière à la façon d'un arbre. A l'aube, elle assistait au départ des corbeaux et accueillait le retour des chauves-souris. Au crépuscule, c'était l'inverse. Entre leurs allées et venues, elle s'entretenait avec les fantômes des vautours qui hantaient ses branches hautes. L'accroche délicate de leurs serres lui causait la douleur légère que ressent un membre amputé. Elle en déduisait qu'ils n'étaient pas vraiment fâchés d'avoir pris congé, de s'être absentés de l'histoire.
Le moment avait eu la brièveté d'un battement de cœur, mais c'était sans importance. Faire partie de l'Histoire, fût-ce par un petit rire, c'était habiter une autre planète que celle où on en était absent, absenté, caviardé. Un simple rire, qui sait, pouvait peut-être ouvrir une brèche dans le mur vertigineux du futur.
Loin des lumières et des publicités, des villages se vidaient. Des villes aussi. Des millions de gens étaient déplacés, personne ne savait où. « Les gens qui n'ont pas les moyens d'habiter les villes ne devraient pas chercher à s'y installer », avait déclaré un juge de la Cour suprême avant d'ordonner l'expulsion immédiate des pauvres.
Mais feindre d'espérer est la seule grâce qui nous reste.
Elle laissait la blessure traverser ses branches comme une brise, et de la musique de ses feuilles bruissantes elle tirait un baume pour apaiser la douleur.
La retraite est rarement indulgente envers les hommes de pouvoir.
C'est peut être ça la vie, ou ce qu' elle finit par être la plupart du temps : répéter en vue d'une représentation que l'on ne jouera jamais.