Œuvre

Le Dieu des Petits Riens (1997)

L'air résonnait de Pensées et de Choses à Dire. Mais dans des moments comme ceux-là, on ne dit que les Petites Choses. Les Grandes, tapies à l'intérieur, restent inexprimées.
Le bonheur en rêve, est-ce qu'il compte comme le vrai ?
Tant de choses peuvent changer en l'espace d'une journée.
Toutes les familles connaissent ça : chacun appuie là où il sait faire mal, comme un docteur un peu sadique.
Le danseur kathakali est le plus beau des hommes. Parce que son corps n'est rien d'autre que son âme. Son seul instrument. Depuis l'âge de trois ans, il a été façonné, polissé, ciselé, ouvragé, attelé tout entier à cette tâche qui consiste à raconter des histoires. Il a de la magie en lui, cet homme, sous son masque peint et ses jupes tourbillonnantes.
Il y avait eu une époque où l'impensable était devenu pensable, où l'impossible s'était réalisé.
Après tout ils ne luttaient pas contre une épidémie déjà déclarée. Ils se contentaient de vacciner une communauté pour prévenir une éventuelle éruption.
Ce n'était pas entièrement sa faute s'il vivait dans une société où la mort d'un homme pouvait être beaucoup plus profitable que ne l'avait jamais été sa vie.
Après tout, il est si facile de réduire une histoire à néant. D'interrompre une chaîne de pensées. De briser un fragment de rêve porté avec autant de précaution qu'un vase de porcelaine. Laisser vivre le rêve, l'aider à s'épanouir, comme l'avait fait Velucha, est autrement plus difficile.
Après tout, il est si facile de réduire une histoire à néant. D'interrompre une chaîne de pensées. De briser un fragment de rêve porté avec autant de précaution qu'un vase de porcelaine.
Certaines choses portent en elles leur propre punition. Comme les chambres avec placards intégrés. Tous ne tarderaient pas à en savoir beaucoup plus long sur ce chapitre. A découvrir que les punitions existent dans toutes les tailles. Qu'il y en a qui sont si grosses qu'elles ressemblent à des placards avec chambres intégrées, où l'on peut passer toute une vie d'errance à l'ombre des rayonnages.
Aucune bête n'a jamais pu prétendre égaler, en diversité comme en degré, les raffinements de la cruauté dont est capable la race humaine.
Les jumeaux étaient trop jeunes pour savoir que ces hommes n'étaient que les exécutants des basses besognes de l'Histoire. Expédiés là pour mettre ses registres à jour, faire payer à ceux qui enfreignent ses lois. Qu'ils étaient poussés par des sentiments certes primaires mais paradoxalement impersonnels. Sentiments de mépris nés d'une peur larvée autant qu'inavouée – peur de la civilisation face à la nature, des hommes face aux femmes, du pouvoir face à l'impuissance. Besoin inconscient chez l'homme de détruire ce qu'il ne peut ni soumettre ni adorer. Besoin d'affirmer son autorité.
Un lépreux aux bandages sanguinolents s'approcha de la voiture. « On dirait du Merchurochrome, dit Ammu en voyant le sang rouge vif du mendiant. - Bravo, dit Chacko. Voilà qui est parlé comme une vraie bourgeoise. »
Conserves et Condiments Paradise. Entre la maison et le fleuve. Dans le temps, on y faisait des condiments, des sirops, des poudres de curry et des conserves d'ananas. Et de la confiture de banane, illégale, puisque l'IPA (Inspection des produits alimentaires) en avait interdit la fabrication : selon ses normes, ce n'était ni de la confiture ni de la gelée. Trop liquide pour de la gelée, trop épaisse pour de la confiture. Consistance ambiguë, donc inclassable, avait-elle décrétée. C'était le règlement. A y regarder de plus près, Rahel avait l'impression que les difficultés qu'avait toujours éprouvées la famille face à la notion de classification allaient bien au-delà du simple distinguo confiture/ gelée. Peut-être bien que les pires contrevenants, c'étaient Ammu, Estha et elle-même. Mais ils n'étaient pas seuls en cause. Les autres étaient également concernés. Tous avaient enfreint les règles. Tous avaient pénétré dans des territoires interdits. Tous avaient essayé de tourner les lois qui décidaient qui devait être aimé et comment. Et jusqu'à quel point. Les lois qui font d'une grand-mère une grand-mère, d'un oncle un oncle, d'une mère une mère, d'un cousin un cousin, d'une confiture une confiture.
Pendant l'année où elle le fréquenta, elle découvrit un peu de magie en elle, et, l'espace d'un temps, se sentit comme un joyeux petit génie qu'un sortilège a libéré de sa lampe. Elle était peut-être trop jeune pour comprendre que ce qu'elle avait pris pour de l'amour n'était sans doute qu'une timide tentative pour s'accepter elle-même.
Pour comprendre l'histoire, continua-t-il, il faut entrer dans la maison et écouter ce que se racontent les ancêtres. Regarder les livres sur les rayons et les tableaux accrochés aux murs. Sentir les odeurs.
L'être humain est une créature d'habitude, leur dit-elle, il est capable de se faire à tout, même aux choses les plus incroyables.
Il est étrange de constater à quel point le souvenir de la mort peut perdurer bien plus longtemps que celui de la vie qu'elle a fauchée.
D'un point de vue purement pratique, il serait sans doute exact de dire que tout commença avec l'arrivée de Sophie Mol à Ayemenem. On dit que les choses peuvent changer en l'espace d'une journée - c'est peut-être vrai. Qu'il suffit de quelques heures pour faire basculer toute une vie. Et que, quand pareille chose se produit, ces quelques heures, à l'instar des restes d'une maison incendiée - l'horloge calcinée, les photos racornies, le mobilier carbonisé -, il convient de les exhumer des ruines. Pour les conserver les préserver. Les faire revivre.