D'un point de vue purement pratique, il serait sans doute exact de dire que tout commença avec l'arrivée de Sophie Mol à Ayemenem. On dit que les choses peuvent changer en l'espace d'une journée - c'est peut-être vrai. Qu'il suffit de quelques heures pour faire basculer toute une vie. Et que, quand pareille chose se produit, ces quelques heures, à l'instar des restes d'une maison incendiée - l'horloge calcinée, les photos racornies, le mobilier carbonisé -, il convient de les exhumer des ruines. Pour les conserver les préserver. Les faire revivre.
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Cela fait dix ans que je me suis aperçue que seule la fiction me permettait de dire ce que je voulais et avais besoin de dire. Alors, j'ai travaillé dix ans à la composition du Ministère du Bonheur suprême. Les voyages et la réflexion politique ont aiguisé et rendu plus complexe ma façon de penser et d'écrire.
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Je trouverais curieux de me servir du roman pour faire passer des messages d'ordre politique, même si j'évoque de multiples courants politiques.
L'idiotie intrinsèque, l'idée du Jihad, a infiltré le Cachemire à partir du Pakistan et de l'Afghanistan. À présent, avec vingt-cinq ans de recul, je dirais qu'à notre avantage nous avons huit ou neuf versions de l'islam "authentique" qui se combattent au Cachemire. Chacune d'elles a sa propre écurie de mollahs et de maulana...
Le bonheur en rêve, est-ce qu'il compte comme le vrai ?
La seule chose qui garde le Cachemire de l'autodestruction à la façon du Pakistan ou de l'Afghanistan, c'est son bon vieux capitalisme petit bourgeois. Si religieux soient-ils, les Cachemiris sont de grands hommes d'affaires. Et tous les hommes d'affaires, d'une manière ou d'une autre, ont intérêt à voir se prolonger le statu quo ou ce que nous appelons "processus de paix" qui, soit dit en passant, offre des opportunités commerciales très différentes de la paix à proprement parler.
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Quand j'écris de la fiction, je m'efforce d'édifier un univers proche de celui dans lequel je vis. Le Ministère du Bonheur suprême, tout comme le Dieu des petits riens, qui a été traduit dans 40 langues, parle de l'être humain dans un contexte spécifique. Il ne peut donc être lu comme un guide de l'Inde ! J'ai voulu saisir la manière dont le monde fonctionne. Bien que mes romans soient plongés dans un contexte indien précis, je tente de mettre au jour les rouages du monde en général.
Si l'on suit ce qui se passe en Inde aujourd'hui, on ne peut que constater la montée d'un fascisme qui n'est pas exactement celui que l'on a pu connaître et qui a encore des traces en Europe, même si certains, en Inde, admirent ce fascisme-là. Il y a des massacres en cours et, bien sûr, des violences entre les castes. D'aucuns perçoivent les musulmans comme les juifs du siècle passé en Allemagne. L'Inde est le sous-continent où s'affrontent sans merci les religions, les minorités et les castes
Je trouverais curieux de me servir du roman pour faire passer des messages d'ordre politique, même si j'évoque de multiples courants politiques.
En tant que romancière, je ne veux surtout pas fixer de règles sur ce que la littérature doit être ou ne pas être. Jadis, les écrivains faisaient peur. On les décapitait. Aujourd'hui, les politiciens les récupèrent. Les livres ne sont plus que des produits marketing. Ce qui m'amuse, quand j'écris, c'est, à l'inverse du simple essai politique, d'explorer la multiplicité des formes littéraires que permet le roman.
Il me semble que les écrivains sont en dehors de ce découpage géographique.