Œuvre
Un assassin blanc comme neige (2011)
J'attends d'un poème qu'il me tranche la gorge et me ressuscite.
Un grand musicien est quelqu'un qui donne après plusieurs années de travail ce que donne le rossignol au premier jet de son chant. Il y aura toujours une pluie pour jouer du clavecin ou un merle pour composer une fugue.
Les livres sont des huttes pour les âmes, des mangeoires pour les oiseaux de l'éternel, des points de résistance. Je tends une main de papier à des êtres invisibles.
J'ai dans la poche un exemplaire des Pensées de Pascal. J'emporte parfois ce livre en cas d'attente, de famine ou de guerre trop longue quelque part.
La beauté est de la digitaline pour le coeur.
La mort n'éteint pas la musique, n'éteint pas les roses, n'éteint pas les livres, n'éteint rien.
La main de l'ange a des ongles noirs à force de nous déterrer des gravats de nos projets.
Tous les airs se démodent - pas les chants d'oiseaux.
Lire, c'est ajouter au livre, découvrir, en s'y penchant, son propre visage dans la fontaine de papier blanc.
Nous ne disposons que d'une seconde pour voler à la vie les bracelets de lumière qui tintent à ses poignets.
Un jour nous comprendrons que la poésie n'était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel.
Toutes les fleurs se ruent vers nous en nous léguant de leur vivant leur couleur et leur innocence. Les contempler mène à la vie parfaite.
Savoir qu'on est vivant est tout savoir.
Je vois parfois des choses si belles que je me réjouis de ne pas les posséder.
Les gens sont des miracles qui s'ignorent.
Un seul soupir du chat défait tous les noeuds invisibles de l'air. Ce soupir plus léger que la pensée est tout ce que j'attends des livres.
Le nouveau-né a devant lui une forêt en feu qu'il lui faudra traverser pieds nus.
Tous les vivants sont dans mon coeur. L'auberge est vaste. Il y a même un lit et un repas chaud pour les criminels et les fous.
Les gens assis le long du couloir menant au scanner, je les reconnais au premier regard : c'est le peuple gris du quai de gare d'Auschwitz. Les hôpitaux nous mènent si loin de chez nous que notre âme peine à nous suivre.
En écrivant, j'accomplis un travail que personne ne m'a demandé de faire - à part bien sûr quelques herbes folles et le sourire infailliblement lumineux de mon père disparu.
Que reste-il de tous les livres lus ? Leurs cendres retombent sur le cerveau, un courant d'air les chasse.
J'ai accroché mon cerveau au portemanteau puis je suis sorti et j'ai fait la promenade parfaite.