Œuvre

Récits de la Kolyma (1978)

Pour prendre une décision, on n'a pas besoin de la logique. La logique, c'est pour la justification, la mise en forme, l'explication.
Il ne faut pas avoir honte de se souvenir qu'on a été un « crevard », un squelette, qu'on a couru dans tous les sens et qu'on a fouillé dans les fosses à ordures [...]. Les prisonniers étaient des ennemis imaginaires et inventés avec lesquels le gouvernement réglait ses comptes comme avec de véritables ennemis qu'il fusillait, tuait et faisait mourir de faim. La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, en nivelant selon des répartitions, des listes et un plan à réaliser. Il y avait le même pourcentage de vauriens et de lâches parmi les hommes qui ont péri au camp qu'au sein des gens en liberté. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenus des victimes par hasard.
La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, en nivelant selon des répartitions, des listes et un plan à réaliser. Il y avait le même pourcentage de vauriens et de lâches parmi les hommes qui ont péri au camp qu'au sein des gens en liberté. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenus des victimes par hasard.
Il ne faut pas avoir honte de se souvenir qu'on a été un « crevard », un squelette, qu'on a couru dans tous les sens et qu'on a fouillé dans les fosses à ordures [...]. Les prisonniers étaient des ennemis imaginaires et inventés avec lesquels le gouvernement réglait ses comptes comme avec de véritables ennemis qu'il fusillait, tuait et faisait mourir de faim.
Un chagrin n'est pas vraiment aigu ni profond si on peut le partager avec des amis.
Nous étions tellement fatigués qu'avant de rentrer nous nous étions assis près de la route, à même la neige. Après les quarante degrés au-dessous de zéro de la veille, il n'y avait plus que moins vingt-cinq et on avait l'impression d'être en été.
Tous les sentiments humains : l'amour, l'amitié, la jalousie, l'amour du prochain, la charité, la soif de gloire, la probité, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée.
Dans cette insignifiante couche de muscles qui restait encore sur nos os et nous donnait la force de manger, de nous mouvoir, de respirer, même de scier du bois, de pelleter pierre et sable dans les brouettes, de pousser ensuite ces brouettes sur l'interminable chemin de roulage des gisements aurifères, sur l'étroit chemin de bois qui menait au dispositif de lavage, dans cette couche de muscles, il n'y avait plus de place que pour la rage, le plus vivace des sentiments humains.
Une douleur persistante s'empara de mes muscles. Quels muscles pouvais-je bien avoir à l'époque, je l'ignore ! Mais la douleur était là et elle me mettait en rage, car elle m'empêchait de m'abstraire de mon propre corps.
Et puis je vis surgir en moi autre chose que la colère ou la rage. C'était l'indifférence, l'absence de peur. Je compris que tout m'était indifférent: être frappé ou pas, avoir ou non mon déjeuner, ma ration de pain.
Cette indifférence, cette absence de peur jetèrent un pont fragile qui m'éloigna de la mort. La conscience qu'ici on n'allait pas me battre, car ici on ne battait pas, cette prise de conscience engendra de nouvelles forces et de nouveaux sentiments.
Après l'indifférence vint la peur, une petite peur : la crainte d'être privé de cette vie salvatrice, de ce travail salvateur de bouilleur, du ciel haut et froid et de la douleur persistante de mes muscles épuisés. Je compris que j'avais peur de partir d'ici et de retourner aux gisements d'or. J'avais peur et voilà tout.
De ma vie, je n'avais lâché la proie pour l'ombre. Jour après jour, de la chair repoussait sur mes os. L'envie, tel est le sentiment qui me revint ensuite. Je me mis à envier mes camarades morts, ceux qui avaient péri en 1938.
Pas une fois, je ne m'attardais sur une pensée. Le seul fait de l'essayer me causait une douleur vraiment physique. Comment retrouver cet état et dans quelle langue le raconter ?
L'amour ne me revint pas. Ah, que l'amour est loin de l'envie, de la peur et de la colère ! Comme il n'est pas nécessaire à l'homme ! L'amour survient quand tous les sentiments humains sont déjà revenus. Il survient, il revient en dernier - d'ailleurs, revient-il vraiment ? Mais il n'y avait pas que l'indifférence, l'envie et la peur pour témoigner de mon retour à la vie. La pitié à l'égard des animaux me revint avant la pitié envers l'homme.
Ah, que l'amour est loin de l'envie, de la peur et de la colère ! Comme il n'est pas nécessaire à l'homme !
L'amour survient quand tous les sentiments humains sont déjà revenus.
Le plus affreux chez les hommes qui meurent de faim, c'est leur comportement. Il ressemble tout à fait à celui des hommes sains, et, en même temps, c'est une semi-folie.
Nous comprenions tous que nous ne pourrions survivre que par hasard.
Quand on est vraiment dans le besoin, on ne mesure que sa propre force d'âme et la vaillance de son corps, on voit se dessiner les limites de ses capacités, de son endurance physique et de sa vigueur morale.
Aucune amitié ne peut se nouer dans la faim, le froid et le manque de sommeil, et malgré sa jeunesse, Dougaiev comprenait parfaitement à quel point était faux l'adage selon lequel c'est dans le malheur et dans la peine qu'on éprouve les amitiés.
Pour que l'amitié soit de l'amitié, il faut qu'elle ait fait ses preuves avant que les conditions de vie n'en soient arrivées à la limité extrême au-delà de laquelle il n'y a plus rien d'humain dans l'homme, et qu'il ne reste que la méfiance, la rage et le mensonge.
Dougaiev se rappelait parfaitement le dicton du Nord, les trois commandements des prisonniers : « Ne crois rien, ne crains rien, ne demande rien.»
Pour prendre une décision, on n'a pas besoin de la logique. La logique, c'est pour la justification, la mise en forme, l'explication.
Lorsqu'il est impossible d'exprimer un sentiment, un événement ou un concept nouveau dans le langage humain ordinaire, on voit naître un mot neuf, emprunté à la langue des truands qui sont les arbitres de la mode et du bon goût dans l'Extrême-nord.