Dans cette insignifiante couche de muscles qui restait encore sur nos os et nous donnait la force de manger, de nous mouvoir, de respirer, même de scier du bois, de pelleter pierre et sable dans les brouettes, de pousser ensuite ces brouettes sur l'interminable chemin de roulage des gisements aurifères, sur l'étroit chemin de bois qui menait au dispositif de lavage, dans cette couche de muscles, il n'y avait plus de place que pour la rage, le plus vivace des sentiments humains.
❧
Tous les sentiments humains : l'amour, l'amitié, la jalousie, l'amour du prochain, la charité, la soif de gloire, la probité, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée.
◆
À lire aussi de Varlam Chalamov
Les livres sont ce que nous avons de meilleur en cette vie, ils sont notre immortalité.
Lors des arrestations des années trente, on avait pris des gens au hasard... Ils n'étaient ni des ennemis du pouvoir ni des criminels d'Etat et, lorsqu'ils mouraient, ils ne savaient pas pourquoi il fallait mourir.
L'amour ne me revint pas. Ah, que l'amour est loin de l'envie, de la peur et de la colère ! Comme il n'est pas nécessaire à l'homme ! L'amour survient quand tous les sentiments humains sont déjà revenus. Il survient, il revient en dernier - d'ailleurs, revient-il vraiment ? Mais il n'y avait pas que l'indifférence, l'envie et la peur pour témoigner de mon retour à la vie. La pitié à l'égard des animaux me revint avant la pitié envers l'homme.
L'homme ne vit que grâce à sa faculté d'oubli. La mémoire est toujours prête à oublier le mauvais pour se rappeler uniquement du bon.
Dans la même œuvre
Pour prendre une décision, on n'a pas besoin de la logique. La logique, c'est pour la justification, la mise en forme, l'explication.
Il ne faut pas avoir honte de se souvenir qu'on a été un « crevard », un squelette, qu'on a couru dans tous les sens et qu'on a fouillé dans les fosses à ordures [...]. Les prisonniers étaient des ennemis imaginaires et inventés avec lesquels le gouvernement réglait ses comptes comme avec de véritables ennemis qu'il fusillait, tuait et faisait mourir de faim. La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, en nivelant selon des répartitions, des listes et un plan à réaliser. Il y avait le même pourcentage de vauriens et de lâches parmi les hommes qui ont péri au camp qu'au sein des gens en liberté. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenus des victimes par hasard.
La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, en nivelant selon des répartitions, des listes et un plan à réaliser. Il y avait le même pourcentage de vauriens et de lâches parmi les hommes qui ont péri au camp qu'au sein des gens en liberté. Tous étaient des gens pris au hasard parmi les indifférents, les lâches, les bourgeois et même les bourreaux. Et ils sont devenus des victimes par hasard.
Il ne faut pas avoir honte de se souvenir qu'on a été un « crevard », un squelette, qu'on a couru dans tous les sens et qu'on a fouillé dans les fosses à ordures [...]. Les prisonniers étaient des ennemis imaginaires et inventés avec lesquels le gouvernement réglait ses comptes comme avec de véritables ennemis qu'il fusillait, tuait et faisait mourir de faim.
Un chagrin n'est pas vraiment aigu ni profond si on peut le partager avec des amis.