Œuvre

Le Liseur (1996)

On apprécie mal l'âge qu'on n'a pas encore derrière soi, ni juste devant.
Seulement voilà : fuir n'est pas seulement partir, c'est aussi arriver quelque part.
Je renonçais donc à raconter. Si la vérité de ce qu'on dit, c'est ce qu'on fait, on peut aussi bien renoncer à parler.
La fuite ne consiste pas à s'occuper du passé, mais à se concentrer résolument sur le présent et l'avenir en étant aveugle à l'héritage dont nous sommes marqués et avec lequel nous devons vivre.
Alors j'ai commencé à la trahir. Non que j'aie ébruité des secrets ou fait honte à Hannah. je n'ai rien dit que j'aurai dû taire. J'ai tu ce que j'aurai dû dire. Je ne me suis pas rangé de son côté.
Mais enfin l'on condamnait et châtiait quelques rares individus, tandis que nous, la génération suivante, nous nous renfermions dans le silence et l'horreur, de la honte et de la culpabilité : et voilà, c'était tout ?
On apprécie mal l'âge qu'on a pas encore derrière soi, ni juste devant.
Je voulais à la fois comprendre et condamner le crime d'Hanna. Mais il était trop horrible pour cela. Lorsque je tentais de le comprendre, j'avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l'être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n'y avait plus de place pour la compréhension (...) Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n'allait pas.
Je songeai que quand on a laissé passé le bon moment, quand on a trop longtemps refusé quelque chose, ou que quelque chose vous a trop longtemps été refusé, cela vient trop tard, même lorsqu'on l'affronte avec force et qu'on reçoit avec joie.
Comme elle ne savait rien des auteurs, elle supposait que c'étaient des contemporains aussi longtemps que ce n'était pas manifestement exclu. J'étais stupéfait de voir la quantité d'œuvres anciennes qui peuvent effectivement se lire comme si elles étaient d'aujourd'hui.
Elle combattait depuis toujours, non pour montrer ce dont elle était capable, mais pour dissimuler ce dont elle était incapable. C'était une vie dont les élans consistaient à battre vigoureusement en retraite, et les victoires à encaisser de secrètes défaites.
Mais l'amour qu'on porte à ses parents est le seul amour dont on ne soit pas responsable.
Si l'on sait ce qui est bon pour l'autre et qu'il refuse de le voir, on doit essayer de lui ouvrir les yeux. On doit lui laisser le dernier mot, mais on doit lui parler, à lui, et non parler à quelqu'un d'autre derrière son dos.
Le procès t'intéressait beaucoup ? » Il rit encore. « Le procès, ou l'accusée que tu ne quittais pas des yeux ? Celle qui n'était pas mal du tout ? On se demandait tous ce qu'il y avait entre vous, mais personne n'osait te poser la question. On était terriblement discrets et gentils à l'époque. Tu te souviens... »
Je voulais à la fois comprendre et condamner le crime d'Anna. Mais était trop horrible pour cela. Lorsque je tentais de le comprendre , j'avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l'être. Lorsque le le condamnais comme il le méritait, il n'y avait plus de place pour la compréhension. Mais en même temps je voulais comprendre Hanna ; ne pas la comprendre c'était la trahir une fois de plus. Je ne m'en pas sorti. Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n'allait pas.
Je me demande, et je commençais déjà à me demander à l'époque ce que devait, ce que doit faire en vérité ma génération, celle de gens vivants à une époque ultérieure, des informations sur les atrocités de l'extermination des juifs. Nous ne devons pas nous imaginer comprendre ce qui est inconcevable ; nous n'avons pas le droit de comparer ce qui échappe à toute comparaison ; nous n'avons pas le droit de questionner, car celui qui le fait, même s'il ne met pas les atrocités en doute, en fait néanmoins un objet de communication, au lieu de les prendre comme une chose devant laquelle on ne peut que s'imposer le silence de l'horreur, de la honte et de la culpabilité.
Et elle était beaucoup plus vieille que les filles dont je rêvais. Plus de trente ans ? On apprécie mal l'âge qu'on n'a pas encore derrière soi, ni juste devant.
On apprécie mal l'âge qu'on n'a pas encore derrière soi, ni juste devant.
l m'arrive de penser que la confrontation avec le passé nazi n'était pas la cause, mais seulement l'expression du conflit de générations qu'on sentait être le moteur du mouvement étudiant. Les aspirations des parents, dont chaque génération doit se délivrer, se trouvaient tout simplement liquidées par le fait que ces parents, sous le Troisième Reich ou au plus tard au lendemain de son effondrement, n'avaient pas été à la hauteur. Comment voulait-on qu'ils aient quelque chose à dire à leurs enfants, ces gens qui avaient commis les crimes nazis, ou les avaient regardé commettre ou avaient détourné les yeux ?
Le bureau de mon père était un habitacle où les livres, les papiers, les idées, la fumée de pipe et de cigare avaient créé des conditions climatiques particulières, distinctes du monde extérieur.
Mais au bout d'un certain temps, mon souvenir d'elle cessa de m'accompagner. Elle resta en arrière comme une ville quand le train repart.
Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n'allait pas.
Mais on était heureux ! Parfois le souvenir n'est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse. Parce que le bonheur n'est pas vrai s'il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu'on le sût ?
Je relisais à l'époque l'Odyssée, que j'avais lue au lycée et dont je me souvenais comme de l'histoire d'un retour ua pays. Mais ce n'est pas l'histoire d'un retour au pays. Comment voudrait-on d'ailleurs que les Grecs, qui savaient qu'on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, aient cru à un tel retour? Ulysse ne revient pas pour rester, mais pour repartir. L'Odyssée est l'histoire d'un mouvement qui vise à la fois un but et n'en a pas, une histoire de succès vains. Tout comme l'histoire du droit.
Plus d'une fois, au cours de ma vie, j'ai fait ce que je n'avais pas décidé, et ce que j'avais décidé, je ne l'ai pas fait. C'est un je-ne-sais-quoi qui agit; qui part rejoindre une femme que je ne veux plus voir; qui fait à un supérieur la remarque qui va me coûter ma carrière; qui continue à fumer bien que j'aie décidé d'arrêter, et qui cesse de fumer quand j'ai admis que je suis et resterai un fumeur.