Seulement voilà : fuir n'est pas seulement partir, c'est aussi arriver quelque part.

À lire aussi de Bernhard Schlink

A vrai dire, qu'elle ne fût pas partie à cause de moi n'empêchait pas que je l'avais trahie. Je restais donc coupable. Et si je n'étais pas coupable, parce que trahir une criminelle ne saurait être une faute, j'étais coupable parce que j'avais aimé une criminelle.
En même temps, je me demande, et je commençais déjà à me demander à l'époque ce que devait, ce que doit faire en vérité ma génération, celle de gens vivant à une époque ultérieure, des informations sur les atrocités de l'extermination des juifs. Nous ne devons pas nous imaginer comprendre ce qui est inconcevable ; nous n'avons pas le droit de comparer ce qui échappe à toute comparaison ; nous n'avons pas le droit de questionner, car celui qui le fait, même s'il ne met pas les atrocités en doute, en fait néanmoins un objet de communication, au lieu de les prendre comme une chose devant laquelle on ne peut qu'imposer le silence de l'horreur, de la honte et de la culpabilité.
Pourquoi ce qui était beau nous paraît-il rétrospectivement détérioré parce que cela dissimulait de vilaines vérités ? Pourquoi le souvenir d'années de mariage heureux est-il gâché lorsque l'on découvre que, pendant tout ce temps-là, l'autre avait un amant ? Parce qu'on ne saurait être heureux dans une situation pareille ? Mais on était heureux ! Parfois le souvenir n'est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse. Parce que le bonheur n'est pas vrai s'il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu'on le sût ?
Je voulais à la fois comprendre et condamner le crime d'Hanna. Mais il était trop horrible pour cela. Lorsque je tentais de le comprendre, j'avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l'être. Lorsque je le condamnais comme il le méritait, il n'y avait plus de place pour la compréhension (...) Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n'allait pas.
Le sentiment du temps qui passe est-il inversement proportionnel au temps qui nous reste ? Le temps s'écoule-t-il plus vite lorsqu'on vieillit parce que le temps qui reste à vivre se réduit, de même que les vacances passent plus vite quand elles tirent à leur fin ? Ou bien cela tient-il aux buts qu'on poursuit ? Est-ce que le temps nous dure lorsqu'on est jeune, parce qu'on attend impatiemment le succès, la considération, la richesse, et file-t-il plus tard à toute allure parce qu'il n'y a plus rien à attendre ? Ou bien les journées passent-elles plus vite parce qu'on en connaît par coeur le déroulement, de la même façon qu'un trajet paraît d'autant plus court qu'on l'emprunte souvent ?
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On apprécie mal l'âge qu'on n'a pas encore derrière soi, ni juste devant.
Je renonçais donc à raconter. Si la vérité de ce qu'on dit, c'est ce qu'on fait, on peut aussi bien renoncer à parler.
La fuite ne consiste pas à s'occuper du passé, mais à se concentrer résolument sur le présent et l'avenir en étant aveugle à l'héritage dont nous sommes marqués et avec lequel nous devons vivre.
Alors j'ai commencé à la trahir. Non que j'aie ébruité des secrets ou fait honte à Hannah. je n'ai rien dit que j'aurai dû taire. J'ai tu ce que j'aurai dû dire. Je ne me suis pas rangé de son côté.
Mais enfin l'on condamnait et châtiait quelques rares individus, tandis que nous, la génération suivante, nous nous renfermions dans le silence et l'horreur, de la honte et de la culpabilité : et voilà, c'était tout ?