Le sentiment du temps qui passe est-il inversement proportionnel au temps qui nous reste ? Le temps s'écoule-t-il plus vite lorsqu'on vieillit parce que le temps qui reste à vivre se réduit, de même que les vacances passent plus vite quand elles tirent à leur fin ? Ou bien cela tient-il aux buts qu'on poursuit ? Est-ce que le temps nous dure lorsqu'on est jeune, parce qu'on attend impatiemment le succès, la considération, la richesse, et file-t-il plus tard à toute allure parce qu'il n'y a plus rien à attendre ? Ou bien les journées passent-elles plus vite parce qu'on en connaît par coeur le déroulement, de la même façon qu'un trajet paraît d'autant plus court qu'on l'emprunte souvent ?
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Je renonçais donc à raconter. Si la vérité de ce qu'on dit, c'est ce qu'on fait, on peut aussi bien renoncer à parler.
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A l'époque, j'ai envié les autres étudiants qui prenaient leurs distances face à leurs parents, et du même coup face à toute la génération des criminels, des spectateurs passifs, des aveugles volontaires, de ceux qui avaient toléré et accepté : ils surmontaient ainsi sinon leur honte, du moins la souffrance qu'elle leur causait.
Lecture, douche, faire l'amour et rester encore un moment étendus ensemble, tel était le rituel de nos rendez-vous. C'était une auditrice attentive.
Quelque consistance que puisse avoir, ou ne pas avoir, moralement et juridiquement,la culpabilité collective, pour ma génération d'étudiants ce fut une réalité vécue. Elle ne concernait pas uniquement ce qui s'était passé sous le Troisième Reich. [...] Le doigt tendu vers les coupables ne nous exemptait pas de la honte. Mais il nous permettait d'en souffrir moins. Il transformait la souffrance passive causée par la honte en énergie, en activisme,en agressivité. Et le conflit avec des parents coupables étaient particulièrement énergétique.
En même temps, je me demande, et je commençais déjà à me demander à l'époque ce que devait, ce que doit faire en vérité ma génération, celle de gens vivant à une époque ultérieure, des informations sur les atrocités de l'extermination des juifs. Nous ne devons pas nous imaginer comprendre ce qui est inconcevable ; nous n'avons pas le droit de comparer ce qui échappe à toute comparaison ; nous n'avons pas le droit de questionner, car celui qui le fait, même s'il ne met pas les atrocités en doute, en fait néanmoins un objet de communication, au lieu de les prendre comme une chose devant laquelle on ne peut qu'imposer le silence de l'horreur, de la honte et de la culpabilité.
Dans la même œuvre
On apprécie mal l'âge qu'on n'a pas encore derrière soi, ni juste devant.
Seulement voilà : fuir n'est pas seulement partir, c'est aussi arriver quelque part.
La fuite ne consiste pas à s'occuper du passé, mais à se concentrer résolument sur le présent et l'avenir en étant aveugle à l'héritage dont nous sommes marqués et avec lequel nous devons vivre.
Alors j'ai commencé à la trahir. Non que j'aie ébruité des secrets ou fait honte à Hannah. je n'ai rien dit que j'aurai dû taire. J'ai tu ce que j'aurai dû dire. Je ne me suis pas rangé de son côté.
Mais enfin l'on condamnait et châtiait quelques rares individus, tandis que nous, la génération suivante, nous nous renfermions dans le silence et l'horreur, de la honte et de la culpabilité : et voilà, c'était tout ?