Œuvre

Le Liseur (1996)

Contrairement à ce que pourrait penser le profane, l'historien ne se contente pas d'observer seulement cette vie passée tout en prenant part à la vie présente. Faire de l'histoire consiste à lancer des passerelles entre le passé et le présent, à observer les deux rives et à être actif de part de d'autre.
Mais là, cet oubli n'avait rien de lourd, il était fluide, gracieux, séduisant – d'une séduction qui n'est pas les seins, les fesses, les jambes, mais l'invitation à oublier le monde dans le corps.
J'avais tant aimé son odeur jadis. Une odeur toujours fraiche : de linge frais ou de sueur fraiche, une odeur de femme fraichement lavée ou aimée.
A vrai dire, qu'elle ne fût pas partie à cause de moi n'empêchait pas que je l'avais trahie. Je restais donc coupable. Et si je n'étais pas coupable, parce que trahir une criminelle ne saurait être une faute, j'étais coupable parce que j'avais aimé une criminelle.
Je savais bien moi-même que la honte pouvait provoquer des conduites de fuite, de résistance,de dissimulation, voire des comportements blessants.
Alors j'ai commencé à la trahir. Non que j'aie ébruité des secrets ou fait honte à Hannah. je n'ai rien dit que j'aurai dû taire. J'ai tu ce que j'aurai dû dire. Je ne me suis pas rangé de son côté.
Pourquoi ce qui était beau nous paraît-il rétrospectivement détérioré parce que cela dissimulait de vilaines vérités ? Pourquoi le souvenir d'années de mariage heureux est-il gâché lorsque l'on découvre que, pendant tout ce temps-là, l'autre avait un amant ? Parce qu'on ne saurait être heureux dans une situation pareille ? Mais on était heureux ! Parfois le souvenir n'est déjà plus fidèle au bonheur quand la fin fut douloureuse. Parce que le bonheur n'est pas vrai s'il ne dure pas éternellement ? Parce que ne peut finir douloureusement que ce qui était douloureux, inconsciemment et sans qu'on le sût ?
À la différence de la religion, la philosophie part de l'égale validité du Bien et du Mal. Le Bien sans le Mal convient tout aussi peu à l'homme que le Mal sans le Bien.
Tout comme celui qui, dans un camp de concentration, a survécu mois après mois et s'est habitué, et enregistre froidement l'horreur qu'éprouvent les nouveaux arrivants. La perception qu'il en a est anesthésiée, comme celle qu'il a des morts et des meurtres quotidiens. Tous les textes des survivants témoignent de cette anesthésie, qui réduit les fonctions vitales, induit un comportement indifférent et sans scrupule, banalise le gaz et les fours. [...] Les accusées me donnaient l'impression d'être encore prisonnières, et pour toujours, de cette anesthésie, d'y être comme pétrifiées.
La souffrance que me causait mon amour pour Hanna était d'une certaine façon le destin de ma génération, le destin allemand auquel je pouvais simplement me soustraire plus difficilement, sur lequel j'avais simplement plus de mal à passer que les autres, mais comment cela aurait-il pu me consoler ?
A l'époque, j'ai envié les autres étudiants qui prenaient leurs distances face à leurs parents, et du même coup face à toute la génération des criminels, des spectateurs passifs, des aveugles volontaires, de ceux qui avaient toléré et accepté : ils surmontaient ainsi sinon leur honte, du moins la souffrance qu'elle leur causait.
Quand les jours allongèrent, je lus plus longtemps, pour être au lit avec elle au moment du crépuscule. Lorsqu'elle s'était endormie sur moi, que la scie dans la cour s'était tue, que le merle chantait et que, dans la cuisine, il ne restait plus de la couleur des objets que des tons de gris plus ou moins clairs ou sombres, j'étais parfaitement heureux.
Plus d'une fois, au cours de ma vie, j'ai fait ce que je n'avais pas décidé, et ce que j'avais décidé, je ne l'ai pas fait.
C'est l'une des images d'Hanna qui me sont restées. Je les ai mises en mémoire et je puis les projeter sur un écran intérieur et les y regarder, inchangées, intactes. Parfois je reste longtemps sans y penser. Mais elles me reviennent toujours à l'esprit, alors il peut se faire que je doive plusieurs fois de suite les projeter sur l'écran intérieur et les regarder.
Qu'elle eût honte de ne savoir ni lire ni écrire, et qu'elle préférât me sembler déroutante plutôt que d'être honteusement démasquée, je le comprenais. Je savais bien moi-même que la honte pouvait provoquer des conduites de fuite, de résistance, de dissimulation, voire des comportements blessants. Mais la honte qu'éprouvait Hanna de ne savoir ni lire ni écrire expliquait-elle son comportement au procès et dans le camp ? Par peur de la honte d'être analphabète, plutôt la honte d'être démasquée comme criminelle ? Plutôt être une criminelle ?
Je renonçais donc à raconter. Si la vérité de ce qu'on dit, c'est ce qu'on fait, on peut aussi bien renoncer à parler.
Le projet d'écrire mon histoire et celle d'Hanna, je l'ai formé peu après sa mort. A partir de là, notre histoire s'est écrite dans ma tête bien des fois, avec à chaque fois de petites différences, de nouvelles images, de nouvelles bribes d'intrigue ou de réflexion. Que l'histoire que j'ai écrite soit la bonne, c'est le fait que je l'ai écrite qui le garantit, et que je n'ai pas écrit les autres. La version écrite voulait être écrite, les autres ne le voulaient pas.
Tous, nous condamnions nos parents à la honte, ne fût-ce qu'en les accusant d'avoir, après 1945, toléré les criminels à leurs côtés, parmi eux.
Quelque consistance que puisse avoir, ou ne pas avoir, moralement et juridiquement,la culpabilité collective, pour ma génération d'étudiants ce fut une réalité vécue. Elle ne concernait pas uniquement ce qui s'était passé sous le Troisième Reich. [...] Le doigt tendu vers les coupables ne nous exemptait pas de la honte. Mais il nous permettait d'en souffrir moins. Il transformait la souffrance passive causée par la honte en énergie, en activisme,en agressivité. Et le conflit avec des parents coupables étaient particulièrement énergétique.
En tant que père, être incapable d'aider ses enfants est une expérience quasi intolérable.
C'est déjà un vrai problème de savoir si on a le droit d'agir ainsi avec de petits enfants. C'est un problème philosophique, mais la philosophie ne se soucie pas des enfants. Elle les a abandonnés à la pédagogie, qui s'en occupe bien mal. La philosophie a oublié les enfants, dit-il en me souriant, oublié à jamais, et non par moments seulement, comme il m'arrive de vous oublier.
Dis-le, Hanna. Dis que tu voulais leur rendre supportable leur dernier mois. Que c'est pour ça que tu choisissais les fragiles et les faibles. Qu'il n'y avait pas d'autre raison, qu'il ne pouvait pas y en avoir d'autre. Mais l'avocat ne demanda rien, et Hanna ne parla pas d'elle-même.
Lecture, douche, faire l'amour et rester encore un moment étendus ensemble, tel était le rituel de nos rendez-vous. C'était une auditrice attentive.
Le lendemain de notre conversation, Hannah avait voulu savoir ce que j'apprenais au lycée. Je lui parlai des poèmes homériques, des discours de Cicéron, et de l'histoire d'Hemingway sur le vieil homme et son combat avec le poisson et avec la mer. Elle voulut entendre à quoi ressemblaient le grec et le latin, et je lus à haute voix des passages de l'Odyssée et des Catilinaires.
En même temps, je me demande, et je commençais déjà à me demander à l'époque ce que devait, ce que doit faire en vérité ma génération, celle de gens vivant à une époque ultérieure, des informations sur les atrocités de l'extermination des juifs. Nous ne devons pas nous imaginer comprendre ce qui est inconcevable ; nous n'avons pas le droit de comparer ce qui échappe à toute comparaison ; nous n'avons pas le droit de questionner, car celui qui le fait, même s'il ne met pas les atrocités en doute, en fait néanmoins un objet de communication, au lieu de les prendre comme une chose devant laquelle on ne peut qu'imposer le silence de l'horreur, de la honte et de la culpabilité.