Je voulais à la fois comprendre et condamner le crime d'Anna. Mais était trop horrible pour cela. Lorsque je tentais de le comprendre , j'avais le sentiment de ne plus le condamner comme il méritait effectivement de l'être. Lorsque le le condamnais comme il le méritait, il n'y avait plus de place pour la compréhension. Mais en même temps je voulais comprendre Hanna ; ne pas la comprendre c'était la trahir une fois de plus. Je ne m'en pas sorti. Je voulais assumer les deux, la compréhension et la condamnation. Mais les deux ensemble, cela n'allait pas.

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A l'époque, j'ai envié les autres étudiants qui prenaient leurs distances face à leurs parents, et du même coup face à toute la génération des criminels, des spectateurs passifs, des aveugles volontaires, de ceux qui avaient toléré et accepté : ils surmontaient ainsi sinon leur honte, du moins la souffrance qu'elle leur causait.
Elle aimait les cimetières parce que là ils étaient tous égaux, les puissants et les faibles, les pauvres et les riches, les gens qui avaient été aimés et ceux dont personne ne s'était soucié, ceux qui avaient connu le succès et ceux qui avaient échoué. À cela le mausolée ou la statue d'ange ou l'imposant tombeau ne changeaient rien. Ils étaient tous également morts, nul ne pouvait ni ne voulait plus être grand, et trop grand ne voulait plus rien dire.
Mais là, cet oubli n'avait rien de lourd, il était fluide, gracieux, séduisant – d'une séduction qui n'est pas les seins, les fesses, les jambes, mais l'invitation à oublier le monde dans le corps.
Le projet d'écrire mon histoire et celle d'Hanna, je l'ai formé peu après sa mort. A partir de là, notre histoire s'est écrite dans ma tête bien des fois, avec à chaque fois de petites différences, de nouvelles images, de nouvelles bribes d'intrigue ou de réflexion. Que l'histoire que j'ai écrite soit la bonne, c'est le fait que je l'ai écrite qui le garantit, et que je n'ai pas écrit les autres. La version écrite voulait être écrite, les autres ne le voulaient pas.
Les Français, les Anglais et les Russes ont eu leurs patries de bonne heure, les Allemands ont longtemps eu la leur uniquement dans leur imaginaire, pas sur terre mais dans le ciel – Heine a écrit là-dessus. Sur terre ils étaient morcelés et déchirés. Lorsque Bismarck leur a finalement créé leur patrie, ils s'étaient habitués à imaginer.
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On apprécie mal l'âge qu'on n'a pas encore derrière soi, ni juste devant.
Seulement voilà : fuir n'est pas seulement partir, c'est aussi arriver quelque part.
Je renonçais donc à raconter. Si la vérité de ce qu'on dit, c'est ce qu'on fait, on peut aussi bien renoncer à parler.
La fuite ne consiste pas à s'occuper du passé, mais à se concentrer résolument sur le présent et l'avenir en étant aveugle à l'héritage dont nous sommes marqués et avec lequel nous devons vivre.
Alors j'ai commencé à la trahir. Non que j'aie ébruité des secrets ou fait honte à Hannah. je n'ai rien dit que j'aurai dû taire. J'ai tu ce que j'aurai dû dire. Je ne me suis pas rangé de son côté.