A l'origine d'un roman, j'ai toujours des désirs très physiques, matériels
Œuvre
Interview pour Télérama - Propos recueillis par Marine Landrot le 21/03/2014.
15 citations · Maylis de Kerangal · sur Dicocitations ↗
J'ai toujours aimé le contact direct avec le lecteur. Souvent, je vais dans les collèges ou les lycées rencontrer des élèves qui n'ont jamais croisé d'auteurs vivants. C'est pour moi une façon d'incarner auprès d'eux l'idée qu'il y a des gens qui écrivent aujourd'hui.
Je n'ai pas le culte de l'auteur travaillant seul dans sa tour d'ivoire
Je n'ai pas du tout le culte de l'auteur travaillant seul dans sa tour d'ivoire. Mes embardées sont souvent collectives, parce que l'écriture est effectivement un métier assez solitaire. Pour écrire, je suis forcée de me retrancher dans un espace-temps protégé, alors je conserve ces fenêtres sur le collectif, qui permettent de recharger ma présence au monde.
Je me suis calée dans une écriture où je décris tout ce qui se passe. J'ai trouvé une très grande joie dans la description. Les personnages sont présents et s'incarnent par ce qu'ils montrent. C'est une écriture phénoménologique, qui prend en compte tout ce qui se manifeste. J'avais lu un livre de Jean-Louis Chrétien, La Joie spacieuse (éd. de Minuit), qui dit que les corps sont les messagers des psychés, que les gestes sont les porte-parole des intériorités. J'ai senti une forme de liberté à pouvoir poétiser la matière, une justesse et une confiance. A partir de là, tous mes livres se sont écrits sur ce mode.
Pour moi, le choix d'un sujet est toujours amorcé par un désir de matière. Où est-ce que je veux me placer pendant un certain temps de travail : dans le lent, dans le rapide, dans le clair, dans le sombre ?
A l'origine d'un roman, j'ai toujours des désirs très physiques, matériels. Et une envie d'espaces. Tant qu'il n'y a pas les espaces, il n'y a pas de livre possible.
Parfois, quand je regarde mon livre une fois qu'il est rédigé, les phrases me paraissent étrangères. Je les ai écrites, mais elles ont été produites dans un moment de traduction, qui passe par un enrichissement : aller chercher de la préciosité, le mot rare, le faire affleurer de l'oralité. Cela donne ce français étranger, ce français qui n'est pas ma langue maternelle.
Mais c'est vrai que je règle tous mes livres à l'oreille. Je relis tout à voix haute, et grâce à cela, je stabilise le texte. Je me dis : là, ça meurt un peu, ou, au contraire, il faut calmer le jeu, ce n'est pas la peine de cavaler comme ça. Ce que chante un livre est aussi ce qui infuse encore après qu'il est fermé, comme une poudre, un pollen qui se répand. C'est ce qui reste, et qui s'inscrit dans la mémoire collective.
Je trouve hyper valorisant d'avoir lu un livre patrimonial. Lire opère la synthèse de tous les signes qui sont sur la page ; c'est entendre, voir, et instaurer un monde pour soi. Deux personnes ne gardent pas la même image d'un même livre qu'elles ont lu.
J'essaie de dire aux collégiens que la lecture est une création. Quand on écrit, on doit un peu « halluciner » son texte, et c'est pareil quand on lit. Lire et écrire sont toujours le recto et verso d'une même présence au monde. Parfois, les écrivains disent qu'ils ne lisent pas leurs contemporains.
Moi, je ne peux pas écrire si je ne lis pas. A chaque écriture, j'ai une pile de livres à côté de moi. Quand je me déplace, j'ai toujours mes carnets et plein de livres. Parfois, je ne les lis pas, mais je les ai, et c'est important qu'ils soient là.
J'investis à dessein les noms propres dans mes livres, de la même manière que certains auteurs les vident. Il y a une minéralité du nom propre qui est comme une espèce de caillou. Il apparaît très visiblement sur la page. On le voit tout de suite, où qu'il soit. Et il ne change pas de sens, il n'est pas affecté par la phrase où il se trouve.
Le nom propre a cette puissance-là : il est clos, inaltérable, et en même temps, il diffuse énormément de choses. Tant que je n'ai pas les noms des personnages, ils ne peuvent pas exister pour moi. Les noms bizarres appuient l'idée que ce sont des personnages de fiction.
Disons que j'ai un peu un gros nom... On m'a toujours dit que c'était un nom de roman, on m'a souvent interrogée pour savoir si c'était un pseudo. Quand même, avouez que ce serait mégalomane de choisir pour pseudo ce nom un peu « maousse », avec une particule, des K et des Y...