Auteur

Santiago Amigorena

Les mots qu'on adresse à quelqu'un qui ne nous aime plus ne soulagent jamais parce qu'ils sont écoutés, mais seulement parce qu'ils sont prononcés.
Le but de mes confessions n'a jamais été et ne sera jamais de vous faire croire que ce que je raconte a été réel. Lorsqu'on écrit, on doit être fidèle à la littérature, pas au passé. On doit chercher la vérité, pas la réalité.
Avancer ne signifie pas forcément progresser : où règne le vide, où se tient l'absence, toute distance est infinie. Comme si souvent dans l'extrême malheur – ou l'extrême bonheur – les jours étaient des semaines, les semaines des heures ; minutes, mois et siècles se confondaient dans ce temps sans temps que nous connaissons tous et dont nous pouvons pourtant à peine parler.
Je ne veux pas que mes mots, désormais, soient les esclaves de ton absence. Je ne veux pas que le silence, de nouveau, me contraigne à n'écrire que dans le deuil impossible d'une mort qui ne cesse jamais d'avoir lieu, d'une mort qui ne cesse jamais de mourir – et de ne pas mourir.
On ne possède éternellement que ce qu'on a perdu.
L'amour est une mer agitée de vagues et de vents, qui n'a port ni rivage.
La volonté de ne plus aimer est encore de l'amour et la volonté d'aimer encore ne l'est déjà plus, le désir de ne plus se souvenir appelle encore la mémoire, alors que le désir de se souvenir encore convoque déjà l'oubli.
N'aimer qu'une seule personne pendant toute sa vie d'un amour partagé peut faire de nous un philosophe, un héros minuscule, postmoderne, humaniste – c'est-à-dire autre chose qu'un homme postmoderne, humaniste mais porté par des forces d'une même qualité. N'aimer que d'un seul amour solitaire, désespéré, pendant toute notre vie peut faire de nous un prophète – ou un poète.
On ne devrait jamais essayer d'écrire son premier amour : même après l'écriture, il reste invivable.
L'attente commence quand il n'y a plus rien à attendre, ni même la fin de l'attente. L'attente ignore et détruit ce qu'elle attend. L'attente n'attend rien. L'attente ne console pas. L'attente n'est dirigée vers rien : car l'objet qui viendrait la combler ne pourrait que l'effacer.
La fraternité et l'oubli, comme l'amitié et la politique, sont unis par des liens qui nous échappent. Mais on interroge toujours la sibylle pour savoir ce qu'elle ne peut nous dire, et c'est parce que ces liens nous échappent qu'on ne peut cesser d'y revenir – quitte à ne jamais cesser de ne pouvoir pas les expliquer.
Écrire une vie entière en très peu de temps. Écrire, en quelques semaines, en quelques mois, une vie écrite par un homme pendant toute sa vie.
J'ai aimé son regard de havane comme cet aveugle qui cherche à être roi chez les borgnes. J'ai aimé sa beauté à m'en rendre laid. J'ai aimé sa différence jusqu'à ne plus savoir qui j'étais. Ne voulant plus me souvenir, je l'ai aimée absolument, obsédé par le moindre souvenir d'elle.
Le désespoir nous interdit d'espérer, mais il n'a jamais empêché les événements de continuer d'advenir sans qu'on les espère. Et dans la vie comme dans les dédales seuls les détours ont un sens.
Une blessure narcissique est toujours une blessure étrangère : affectant seulement notre reflet, tous les remèdes qu'elle nous contraint d'inventer demeurent illusoires.
L'amour est le désir d'engendrer dans la perfection.
L'instinct sexuel assure peut-être la conservation de l'espèce ; l'amour sexuel authentique, la passion pour un autre être, pour son âme et son corps dans une unité indissoluble, est, par elle-même, originairement, une force gigantesque chargée de l'améliorer.
Seule l'innocence peut ennoblir l'inculture.
Parce qu'on n'a nulle part où se voir on ment que les mots ne sont pas un miroir. l'aphorisme nous fait écrire comme si on pouvait dire la vérité.
Dans le désespoir amoureux, dans cet état plutôt qu'on appelle désespoir et dans lequel on ne cesse d'espérer ce qui ne peut arriver, tournés vers le passé, nous croyons continuellement à la puissance du possible. Ce n'est que dans la souffrance la plus radicale, celle que peut provoquer la mort d'un enfant, la faim, la misère de la guerre, que le désespoir est réel : l'homme ne cesse de vivre tourné vers le futur, mais la force de l'avenir, la beauté de ce qui n'est pas, n'est plus source de vie ni de joie.
Le ridicule ne tue pas, s'il tuait nous serions tous morts ; mais il peut quand même blesser.
Le sentiment, par rapport aux pensées ou aux sensations, est semblable à ce qu'est la mélodie par rapport aux notes : il s'ajoute comme une deuxième forme d'existence.
Seule la beauté d'un paysage a ce pouvoir étrange de nous faire songer avec joie à notre propre mort. Ce sont ces vues, que chacun possède, et que parfois l'on partage, qui, devenant des amorces ou d'autres lieux sans cesse s'embranchent sans solution de continuité, peuvent communiquer immédiatement avec nos coeurs et transmuer en nostalgie du futur la douloureuse nostalgie du passé.
On fait des pas comme on aligne des mots, et au bout de quelque temps, au bout de quelque espace, on comprend qu'un trajet, qu'une pensée, se sont formés.
En amour, il en va souvent ainsi : celui qui ne joue pas, gagne.

Œuvres de Santiago Amigorena

La première défaite (2012)Le Ghetto intérieur (2019)Le Premier Amour (2004)Les Premières Fois (2016)