Qu'est-ce qui fait que parfois nous disons que nous sommes juifs, argentins, polonais, français, anglais, avocats, médecins, professeurs, chanteurs de tango ou joueurs de football ? Qu'est-ce qui fait que parfois nous parlons de nous-mêmes en étant si certains que nous ne sommes qu'une seule chose, une chose simple, figée, immuable, une chose que nous pouvons connaître et définir par un seul mot ? » Depuis qu'il était parti de Pologne, comme tant d'exilés, Vicente se posait souvent ces questions. Et s'il trouvait parfois des réponses à ce problème – beaucoup de réponses, trop de réponses ! –, jamais il n'arrivait à regarder l'une d'elles comme une véritable solution.
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Je ne veux pas que mes mots, désormais, soient les esclaves de ton absence. Je ne veux pas que le silence, de nouveau, me contraigne à n'écrire que dans le deuil impossible d'une mort qui ne cesse jamais d'avoir lieu, d'une mort qui ne cesse jamais de mourir – et de ne pas mourir.
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Il s'enfermait dans un silence de plus en plus lourd, de plus en plus compact, un silence qui, terré tout au fond de son ventre, avait commencé de grandir comme une tumeur maligne, prenant peu à peu possession de sa poitrine, de ses poumons, de sa gorge, de son crâne.
La fraternité et l'oubli, comme l'amitié et la politique, sont unis par des liens qui nous échappent. Mais on interroge toujours la sibylle pour savoir ce qu'elle ne peut nous dire, et c'est parce que ces liens nous échappent qu'on ne peut cesser d'y revenir – quitte à ne jamais cesser de ne pouvoir pas les expliquer.
Quel désespoir pour une mère de n'avoir pas de nouvelles de son enfant !
Dans le désespoir amoureux, dans cet état plutôt qu'on appelle désespoir et dans lequel on ne cesse d'espérer ce qui ne peut arriver, tournés vers le passé, nous croyons continuellement à la puissance du possible. Ce n'est que dans la souffrance la plus radicale, celle que peut provoquer la mort d'un enfant, la faim, la misère de la guerre, que le désespoir est réel : l'homme ne cesse de vivre tourné vers le futur, mais la force de l'avenir, la beauté de ce qui n'est pas, n'est plus source de vie ni de joie.
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Avancer ne signifie pas forcément progresser : où règne le vide, où se tient l'absence, toute distance est infinie. Comme si souvent dans l'extrême malheur – ou l'extrême bonheur – les jours étaient des semaines, les semaines des heures ; minutes, mois et siècles se confondaient dans ce temps sans temps que nous connaissons tous et dont nous pouvons pourtant à peine parler.
On ne possède éternellement que ce qu'on a perdu.
L'amour est une mer agitée de vagues et de vents, qui n'a port ni rivage.
La volonté de ne plus aimer est encore de l'amour et la volonté d'aimer encore ne l'est déjà plus, le désir de ne plus se souvenir appelle encore la mémoire, alors que le désir de se souvenir encore convoque déjà l'oubli.
N'aimer qu'une seule personne pendant toute sa vie d'un amour partagé peut faire de nous un philosophe, un héros minuscule, postmoderne, humaniste – c'est-à-dire autre chose qu'un homme postmoderne, humaniste mais porté par des forces d'une même qualité. N'aimer que d'un seul amour solitaire, désespéré, pendant toute notre vie peut faire de nous un prophète – ou un poète.