Auteur

Julia Kerninon

Bianke adorait la lingerie. Elle aurait tué pour un caraco (mais bien sûr, elle avait tué pour moins que ça aussi).
Comme des repères, les livres nous mènent à d'autres livres, ils nous font ricocher- nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du pêché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C'est tout.
On se sent, bien sûr, toujours un peu mesquin lorsqu'on reproche à un artiste son manque de considération de choses triviales, lorsqu'on pense à part soi, en haussant nos épaules mentales, il ne voit rien de ce qui l'entoure, puisqu'on sait qu'au contraire, mystérieusement, c'est lui qui voit en permanence des choses qui nous échappent et qui semblent être pourtant les plus importantes, les os, les nerfs, le sang de la réalité quotidienne, sa quintessence à jamais hors de notre portée de simples mortels
Tu était entré en peinture, au sens le plus strict du terme, et d'une certaine façon, tu n'en es plus jamais ressorti. Alors même que tu étais arrivé là par hasard, après de nombreux échecs dans d'autres disciplines, tu t'y es révélé davantage toi-même que jamais auparavant, et cela impliquait aussi de te dédoubler.
Célèbres ou non, nous sommes tous toujours précédés par notre réputation, et que la tienne soit particulièrement éblouissante et rocambolesque n'avait que peu de poids dans notre vie commune.
J'étais devenue ta servante, et comme toutes les servantes, j'ai fini par considérer que mon maître m'appartenait.
On m'avait promis qu'en vieillissant je perdrais la mémoire, mais c'était faux, comme on m'avait promis à dix-sept ans qu'un jour j'apprendrais que la vie véritable était hors des livres, et c'était également faux. Je ne désespère pas de comprendre les mensonges des adultes avant ma mort.
Parce que les écrivains, ils étaient-fous-. Je l'ai su tout de suite. Dans les cafés, je les écoutais parler, et on aurait dit qu'ils mettaient un point d'honneur à t'expliquer à quel point ils étaient ineptes. Ils disaient tous la même chose, en boucle: -C'est une question de survie. Je ne sais faire que ça, écrire. Je ne suis bon qu'à ça. Je les trouvais à mourir de rire. Suicidaires et cinglés et contents de l'être.
Je suis un enfant parce que c'est le seul mot que je trouve pour dire combien c'est bon d'aimer les choses les plus infimes, d'en tirer du plaisir sans honte, mais aussi d'être soucieuse, comme les enfants seulement le sont, soucieuse, orageuse, légère.
On ne tombe pas amoureux des femmes parce qu'elles sont belles. On tombe amoureux des femmes parce qu'elles sont quelqu'un.
Sauf que c'est une loi d'airain du champ artistique : l'attaque et le scandale sont les formes de consécration les plus solides.
L'amour, elle avait dit, est quelque chose qui se produit hors de notre portée, et tout ce qu'on peut en espérer au fond c'est la réciprocité
La peinture a été mon hôpital psychiatrique quand c'était nécessaire, quand l'écriture m'avait tellement éreintée que tout ce que je pouvais faire, c'était aller dans les musées plonger dans la couleur, apaisée comme battue à mort par la beauté de la peinture
Elle semblait vieillir au fur et à mesure de la journée, et je trouvais merveilleuse cette manière qu'elle avait d'être neuve tous les matins et vénérable tous les soirs, cette régularité qui faisait une boucle comme si sa vie n'arrêtait pas de recommencer pendant qu'elle me la racontait.
On n'aurait pas deux vies. Même si on pouvait en vivre brièvement une deuxième dans nos textes, on n'aurait pas deux vies, on en aurait une seule.
Je pensais à la solidité de la poésie et à la vie qui doit continuer même si on a oublié pourquoi.
Quand tu sais que quoi que tu fasses, tu seras une cible, tu préfères être une cible mouvante
Si j'ai tellement bougé, c'était d'abord parce que je ne pouvais pas – je ne savais pas – rester. Je n'avais pas d'endroit où rester.
J'ai des souvenirs, et c'est une bonne chose de ne pas en avoir davantage.
Aucun mot ne pouvait vraiment dire la tristesse de mon enfance et de la sienne. Le langage était un code trop articulé pour dépeindre nos saccages respectifs. Je nous voyais, elle et moi, reflétés sur l'écran opaque à la fin du film, comme des miraculés sur une photo de guerre en noir et blanc. Nous avions survécu, vraiment
Je commençais à penser que j'avais été présomptueux, que ce n'était pas si facile que ça d'interviewer un écrivain, puisque la vérité n'était jamais une base pour eux, mais plutôt une destination, puisqu'ils maîtrisent si bien la fiction que tout ce qu'ils pouvaient imaginer sonnait vrai.
Les intellectuels me reprochent de ne pas faire dans la dentelle, mais tu vois : je fais de la littérature et la dentelle, je la porte.
Les histoires ne sont que des histoires, elles permettent une respiration mais ne réparent rien, elles sont ce qu'on peut fabriquer avec les petits débris retrouvés après les catastrophes, elles ne sont pas une seconde chance, simplement des louanges du mort chuchotées à l'oreille des survivants, aussi éloquentes qu'elles sont vaines.
Ma vie je la passe à lire des livres pour remettre les choses en place, pour me déplier, et c'est comme chanter tout bas à ma propre oreille pour me réveiller.
Maintenant, mes livres sur des étagères de librairies paraissent logiques, évidents, on peut s'en servir pour justifier tous mes manquements, mais je me rappelle du moment où mes failles n'avaient pas encore d'explication, où il était possible qu'elles n'en aient jamais, et que je reste pour toujours à la porte de ce qui est important

Œuvres de Julia Kerninon

Adieu la chair (2007) (sous le pseudonyme de Julia Kino)BuvardLe dernier amour d'Attila KissMa dévotionUne activité respectable