Comme beaucoup d'enfants, j'avais classé dès le départ et par principe mon père dans la catégorie des choses certaines
Je pensais que pour être écrivain, je devais m'exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu'à ne plus avoir mal, jusqu'à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.
Dans la famille, personne n'avait jamais gagné assez d'argent pour y croire, alors ils ne croyaient pas à l'argent, ils croyaient à l'expatriation, à la poésie, à la sobriété matérielle, ils croyaient que la littérature était une activité respectable.
Partout où j'ai vécu, je me suis déplacée avec mes bagages de livres, c'est un continent mouvant dont je suis l'unique carte, et souvent, avant de me mettre au travail, je relis les quelques textes que je préfère pour former un cercle au centre duquel j'essaye ensuite de me tenir droite, pour faire honneur à ce que j'aime.
Les livres me sont comme des boîtes closes, aux étiquettes terriblement sibyllines et excitantes, et je suis quelqu'un de curieux, bien que peut-être exclusivement dans ce domaine, je veux savoir ce qu'ils renferment, je ne sais pas m'arrêter.
Dans mon enfance, l'excès ne m'a pas été désigné comme un défaut-et sans doute était-ce une erreur- mais depuis j'arpente la littérature comme un champ dans lequel mes pas laissent l'herbe ployée un instant derrière moi, juste le temps de voir le chemin parcouru, et l'immensité encore inconnue.
Je me suis lise à lire pour de bon- à lire partout, tout le temps, dans le bruit, dans le noir, de façon organisée, excessive, trépidante, à sauter de livre en livre comme sur des nénuphars
J'imagine que j'ai souri, mais je ne sais pas. Je sais seulement que j'ai lu ses livres, dès que j'ai appris à déchiffrer l'alphabet, j'ai exploré chaque recoin du palais qu'elle m'avait construit, je me suis perdue et retrouvée, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la satisfaire, la réparer, la récompenser de l'effort immense qu'il avait dû lui falloir pour signifier cela à son premier enfant. J'ai lu. J'ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.
Je ne savais rien de l'amour mais je connaissais son absence -c'était comme ces jeux d'enfants où chaque creux correspond à une pièce de bois de la même forme
L'amour est la forme la plus haute de la curiosité et je suis tombée amoureuse de toi.
Peut-être, lorsque nous prononçons les mots histoire d'amour, croyons nous désigner ainsi la qualité romanesque de nos affections, la façon dont nous pouvons les réduire a posteriori à la banalité d'un récit - mais nous oublions alors que l'autre sens du mot histoire signifie archive, mémoire, rappelant que les passions ne sont pas seulement des fables, mais d'abord une succession de guerres gagnées et perdues, de territoires conquis, annexés, puis brûlés, de frontières sans cesse réagencées.
En réalité, l'histoire d'un amour repose sur les défaillances et les concessions, les enclaves protégées, les coups d'Etat, les caresses, les victoires, les amnisties, les biscuits de survie, la température extérieure, les boycotts, les alliances, les revanches, les mutineries, les tempêtes, les ciels dégagés, la mousson, les paysages, les ponts, les fleuves, les collines, les exécutions exemplaires, l'optimisme, les remises de médailles, les guerres de tranchées, les guerres éclairs, les réconciliations, les guerres froides, les bonnes paix et les mauvaises, les défilés victorieux, la chance et la géographie.
Lorsque deux individus se rencontrent et cherchent à entrer en contact jusqu'à se fondre, cela commence toujours comme commence une guerre - par la considération des forces en présence.
Le problème, c'est qu'il faut être au moins deux pour se faire la guerre, et qu'il est extrêmement difficile et épuisant de se battre contre un adversaire qui ignore qu'il en est un.
L'amour est une chose sérieuse comme la terre, sérieuse comme nos plaines vides où souffle un vieux chant de guerre, comme nos plaines sous lesquelles sont enterrées plusieurs strates de cadavres, nos marécages, nos steppes, l'amour remonte le cours du temps, il revient aux origines, il réveille les conflits, déterre les haches, il demande de préciser sa loyauté, de déposer une obole sur son seuil avant d'entrer, on ne reste jamais à un seul niveau du temps, aucune unité de lieu, d'espace, l'amour rappelle qu'il y a des frontières et qu'on ne les franchit pas impunément.
Comme c'est étrange, pensait Attila, ce que la vie nous fait, où elle nous emporte et nous dépose, perdus quelque part entre l'irréparable et l'insaisissable.
Elle est venue, elle m'a conquis, petit à petit, centimètre par centimètre, elle a gravi mes montagnes, traversé mes fleuves, franchi mes ponts, convaincu mes interprètes, plié mes espions, déjoué mes pièges, trompé ma vigilance, et elle a gagné ma guerre.
Le rapport amoureux est d'abord l'expérience confondante de l'intimité partagée avec l'altérité.
Œuvres de Julia Kerninon