Ma vie je la passe à lire des livres pour remettre les choses en place, pour me déplier, et c'est comme chanter tout bas à ma propre oreille pour me réveiller.
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En réalité, l'histoire d'un amour repose sur les défaillances et les concessions, les enclaves protégées, les coups d'Etat, les caresses, les victoires, les amnisties, les biscuits de survie, la température extérieure, les boycotts, les alliances, les revanches, les mutineries, les tempêtes, les ciels dégagés, la mousson, les paysages, les ponts, les fleuves, les collines, les exécutions exemplaires, l'optimisme, les remises de médailles, les guerres de tranchées, les guerres éclairs, les réconciliations, les guerres froides, les bonnes paix et les mauvaises, les défilés victorieux, la chance et la géographie.
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Parce que les écrivains, ils étaient-fous-. Je l'ai su tout de suite. Dans les cafés, je les écoutais parler, et on aurait dit qu'ils mettaient un point d'honneur à t'expliquer à quel point ils étaient ineptes. Ils disaient tous la même chose, en boucle: -C'est une question de survie. Je ne sais faire que ça, écrire. Je ne suis bon qu'à ça. Je les trouvais à mourir de rire. Suicidaires et cinglés et contents de l'être.
Elle est venue, elle m'a conquis, petit à petit, centimètre par centimètre, elle a gravi mes montagnes, traversé mes fleuves, franchi mes ponts, convaincu mes interprètes, plié mes espions, déjoué mes pièges, trompé ma vigilance, et elle a gagné ma guerre.
Je ne savais rien de l'amour mais je connaissais son absence -c'était comme ces jeux d'enfants où chaque creux correspond à une pièce de bois de la même forme
Je me suis lise à lire pour de bon- à lire partout, tout le temps, dans le bruit, dans le noir, de façon organisée, excessive, trépidante, à sauter de livre en livre comme sur des nénuphars
Dans la même œuvre
Comme des repères, les livres nous mènent à d'autres livres, ils nous font ricocher- nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du pêché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C'est tout.
Les histoires ne sont que des histoires, elles permettent une respiration mais ne réparent rien, elles sont ce qu'on peut fabriquer avec les petits débris retrouvés après les catastrophes, elles ne sont pas une seconde chance, simplement des louanges du mort chuchotées à l'oreille des survivants, aussi éloquentes qu'elles sont vaines.
Ma vie je la passe à lire des livres pour remettre les choses en place, pour me déplier, et c'est comme chanter tout bas à ma propre oreille pour me réveiller.
Maintenant, mes livres sur des étagères de librairies paraissent logiques, évidents, on peut s'en servir pour justifier tous mes manquements, mais je me rappelle du moment où mes failles n'avaient pas encore d'explication, où il était possible qu'elles n'en aient jamais, et que je reste pour toujours à la porte de ce qui est important
Comme beaucoup d'enfants, j'avais classé dès le départ et par principe mon père dans la catégorie des choses certaines