J'imagine que j'ai souri, mais je ne sais pas. Je sais seulement que j'ai lu ses livres, dès que j'ai appris à déchiffrer l'alphabet, j'ai exploré chaque recoin du palais qu'elle m'avait construit, je me suis perdue et retrouvée, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour la satisfaire, la réparer, la récompenser de l'effort immense qu'il avait dû lui falloir pour signifier cela à son premier enfant. J'ai lu. J'ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.
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Lorsque deux individus se rencontrent et cherchent à entrer en contact jusqu'à se fondre, cela commence toujours comme commence une guerre - par la considération des forces en présence.
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À lire aussi de Julia Kerninon
Si j'ai tellement bougé, c'était d'abord parce que je ne pouvais pas – je ne savais pas – rester. Je n'avais pas d'endroit où rester.
On se sent, bien sûr, toujours un peu mesquin lorsqu'on reproche à un artiste son manque de considération de choses triviales, lorsqu'on pense à part soi, en haussant nos épaules mentales, il ne voit rien de ce qui l'entoure, puisqu'on sait qu'au contraire, mystérieusement, c'est lui qui voit en permanence des choses qui nous échappent et qui semblent être pourtant les plus importantes, les os, les nerfs, le sang de la réalité quotidienne, sa quintessence à jamais hors de notre portée de simples mortels
Je me suis lise à lire pour de bon- à lire partout, tout le temps, dans le bruit, dans le noir, de façon organisée, excessive, trépidante, à sauter de livre en livre comme sur des nénuphars
Elle est venue, elle m'a conquis, petit à petit, centimètre par centimètre, elle a gravi mes montagnes, traversé mes fleuves, franchi mes ponts, convaincu mes interprètes, plié mes espions, déjoué mes pièges, trompé ma vigilance, et elle a gagné ma guerre.
Dans la même œuvre
Je ne savais rien de l'amour mais je connaissais son absence -c'était comme ces jeux d'enfants où chaque creux correspond à une pièce de bois de la même forme
L'amour est la forme la plus haute de la curiosité et je suis tombée amoureuse de toi.
Peut-être, lorsque nous prononçons les mots histoire d'amour, croyons nous désigner ainsi la qualité romanesque de nos affections, la façon dont nous pouvons les réduire a posteriori à la banalité d'un récit - mais nous oublions alors que l'autre sens du mot histoire signifie archive, mémoire, rappelant que les passions ne sont pas seulement des fables, mais d'abord une succession de guerres gagnées et perdues, de territoires conquis, annexés, puis brûlés, de frontières sans cesse réagencées.
Le problème, c'est qu'il faut être au moins deux pour se faire la guerre, et qu'il est extrêmement difficile et épuisant de se battre contre un adversaire qui ignore qu'il en est un.
L'amour est une chose sérieuse comme la terre, sérieuse comme nos plaines vides où souffle un vieux chant de guerre, comme nos plaines sous lesquelles sont enterrées plusieurs strates de cadavres, nos marécages, nos steppes, l'amour remonte le cours du temps, il revient aux origines, il réveille les conflits, déterre les haches, il demande de préciser sa loyauté, de déposer une obole sur son seuil avant d'entrer, on ne reste jamais à un seul niveau du temps, aucune unité de lieu, d'espace, l'amour rappelle qu'il y a des frontières et qu'on ne les franchit pas impunément.