Auteur

Jean-Pierre Martin

J’ai une conception artisanale de la littérature.
J’aime retrouver la trivialité de la vie dans les livres, c’est aussi pour ça que j’apprécie tant Raymond Queneau.
Virginia Woolf affirmait : « Je pense parfois que seule l’autobiographie relève de la littérature : les romans sont les pelures que nous ôtons pour arriver enfin au coeur qui est vous ou moi et rien d’autre.» Magnifique, non ? Mais je cite trop de gens.
J’étouffe dans les livres. Je suis constamment dans une espèce de nostalgie de la vie immédiate, qui saurait se passer de toute médiation, juste se tenir face au ciel bleu, aux enfants, à l’amour...
Le fou, c’est d’abord celui qui est sans interlocuteur.
Qui est le plus fou ? Celui qui pense à la mort chaque jour, comme moi, ou celui qui est possédé par le langage de l’entreprise ?
Fou n’est pas le mot, même si je le prononce avec affection. Je préfère dire : corps errants.
En ce temps-là, si l’on était dans la mauvaise tranche d’âge, on était triste à l’idée qu’un ami lointain que même les proches ne pouvaient assister dans ses derniers moments, pour lequel aucune cérémonie digne de ce nom n’était envisageable, disparaisse sans qu’on le sache seulement, perdant son dernier souffle dans une salle de réanimation, un Ehpad ou tout simplement chez lui, seul, loin de tous.
En ce temps-là, l’interdiction de nous embrasser mettait tout à coup en relief l’intensité d’une embrassade. La poignée de main la plus conventionnelle, de ne plus pouvoir se produire, retrouvait dans notre pensée une chaleur originelle et nostalgique. La distance nous faisait éprouver un bienfait paradoxal : elle remettait à zéro l’horloge des signes d’affection.
Ainsi d'autres partent en mer, d'autres se font fils de leurs oeuvres, d'autres finissent de s'arracher les yeux aux livres, d'autres s'absentent au monde, d'autres s'enfouissent dans l'orient populeux, d'autres s'injectent la mort, d'autres se pendent à leur famille.
L'habitude de l'usine sera peut-être devenue drogue : chaque jour dans cette mélasse, absorber une dose d'hébétude. Il aura peine à se défaire de cet abrutissement providentiel, de cette sensation quotidienne d'un corps tellement courbatu que chaque soir la pensée s'endort dans une terrible sérénité.
Par la faute de ces livres désirés, volés, dévorés, je me suis retranché outre mesure, dit silencieusement l'incendiaire. J'ai contracté la maladie de la solitude. Je n'ai pas vu la vie.
Tous cherchaient une pensée qui ne se cantonnât point dans des pâturages où broutent déjà des troupeaux de penseurs patentés.
L'autre est un autre, voilà ce que reconnaît le curieux existentiel. Et la recherche de l'autre est infinie. A vrai dire, je n'ai pas trouvé de meilleur antidote à l'indifférence.
La curiosité telle que tu l'entends n'est elle pas surtout un art ? Un art de bifurquer ? Un art de naviguer ? Un art de vivre? Un art de voyager à peu de frais ? Un remède à l'indifférence? Un désir de voir par soi-même, de lire sans consigne, de poser et de se poser des questions tout le temps d'une existence, de ne pas perdre la fraîcheur si tôt détrônée de l'enfant ? Une manière d'être vivant, de te sentir vivant, jusqu'à la fin de ton temps sur terre ?

Œuvres de Jean-Pierre Martin

La curiosité (2019)Le laminoir (1995)Lettre sur l'amitié (2020)Mes fous (2020)Queneau Losophe (2011)Rencontre « Jean-Pierre Martin : La vie artisanale » par Bertrand Leclair, Le Monde, 08/03/2019