Il ne faut jamais affoler une population quelle qu'elle soit.
Le soleil n'est jamais si beau qu'un jour ou l'on se met en route.
Ici, les hommes ne font pas de beaux vieillards. Ils font de vieux os.
La vie de l'homme est une chasse au bonheur. Parmi ces bonheurs, l'exercice de la gourmandise est l'un des plus importants. Un pays vaut surtout par les joies qu'il procure à ses habitants et à ceux qui le visitent. La gastronomie, c'est-à-dire l'art qui satisfait la gourmandise, représente un pays au même titre que les autres arts. La cuisine fait connaître le paysage. Le paysage sert à comprendre la cuisine
Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ?
Les choses se transforment sous nos yeux avec une extraordinaire vitesse. Et on ne peut pas toujours prétendre que cette transformation soit un progrès. Nos belles créations se comptent sur les doigts d'une main, nos destructions sont innombrables.
Il est évident que nous changeons d'époque. Il faut faire notre bilan. Nous avons un héritage, laissé par la nature et par nos ancêtres. Des paysages ont été des états d'âme et peuvent encore l'être pour nous-mêmes et ceux qui viendront après nous ; une histoire est restée inscrite dans les pierres des monuments ; le passé ne peut pas être entièrement aboli sans assécher de façon inhumaine tout avenir.
Surtout pas d'appareils photographiques, caméras et ainsi de suite: les beaux paysages ne se captent pas dans des boites, ils s'installent dans les sentiments.
Très peu de gens vivent dans le présent. Ils habitent le passé, le futur, ou les deux. Les coups, ils les reçoivent deux fois; Les joies, ils les émoussent à l'avance. ils vivent dans la crainte de malheurs que cette prévoyance démesure, dans l'attente de bonheurs que la distance épuise.
On veut tout faire fonctionner. Le mot « fonctionnel » a fait plus de mal qu'Attila
Où est le temps qui permettait d'écouter et de voir ?
La civilisation de l'âtre, de la huche à pain, du vin de famille et du sillon court, suintait de partout. Des jardins potagers de trente mètres carrés étaient soignés comme des tapisseries au point de croix ; on y avait fait alterner des raies de glaïeuls et des rangs de fèves. Les arbres, et surtout ceux qui ne rapportent rien que de l'ombre, comme le platane, avaient la beauté franche des êtres qui sont aimés. on les sentait avoir leur place – et pas la dernière – dans l'affection d'une humanité habile à jouir. Et non par principe : par expérience
Quand l'autobus nous a de nouveau emportés à travers la rue qui n'en finissait plus de promesses, j'ai reporté mon regard sur les yeux de ce voisin ou de cette voisine qui est à l'origine de ces banales réflexions. Et j'ai bien vu qu'il ou elle continuait à désirer, à en mourir, des choses qu'on fabrique avec l'âme. La carrière de bienfaiteur de l'humanité n'est pas encombrée. Un mauvais esprit, qui m'est naturel, me souffle que c'est simple justice.
Voilà les hommes qui sollicitent nos suffrages et, de guerre lasse, les obtiennent. Ils nous représentent. Vous voyez maintenant qu'ils nous représentent mal, et même qu'ils ne nous représentent pas du tout.
Voilà les hommes qui sollicitent nos suffrages et, de guerre lasse, les obtiennent. Ils nous représentent. Vous voyez maintenant qu'ils nous représentent mal, et même qu'ils ne nous représentent pas du tout. Quand on les voit s'effondrer en pantalonnades ou se gonfler en plastronnades, il faut bien se dire que, pendant ce temps, nous faisons tout autre chose ; nous construisons des usines, nous inventons des vaccins, nous écrivons des livres, labourons les champs, ou nous nous promenons main dans la main, sur les collines de thym et d'asphodèles. C'est à peine, si, en lisant le journal du soir, nous disons : « Qu'est-ce qu'ils ont encore fait, ces imbéciles ? » Jusqu'au jour, évidemment, où nous en aurons assez. Mais ce sera pour changer un cheval borgne contre un aveugle.
Les faits historiques se succèdent, qui non seulement se contredisent, mais s'annulent. Rien n'est « irréversible » (comme on dit maintenant), au contraire, tout se renverse, et nous avons des milliers de preuves : un excès de science conduit à l'ignorance crasse, et c'est la curiosité de l'ignorance qui récrée la science ; des sociétés marxistes ont existé dix mille ans avant Marx, pour se transformer en régimes aristocratiques, suivant un processus révolutionnaire inverse à celui qui a l'air de vouloir occuper aujourd'hui notre besoin de mouvement ; des empires sont devenus des républiques, et vice versa ; des royaumes se sont anarchiquement balkanisés, pendant que des nomades se coagulaient en empire, pour devenir ensuite socialistes, après être passés par tous les stades et avant de repasser par tous les stades. Rien ne dure. l'histoire n'est que le catalogue des inconstances de fortune. Rien ne durera de ce que nous fabriquons aujourd'hui. L'extrême pointe de l'avenir nous pique les fesses et nous croyons que c'est le passé.
Rien ne dure. l'histoire n'est que le catalogue des inconstances de fortune. Rien ne durera de ce que nous fabriquons aujourd'hui. L'extrême pointe de l'avenir nous pique les fesses et nous croyons que c'est le passé.
Les faits historiques se succèdent, qui non seulement se contredisent, mais s'annulent. Rien n'est « irréversible » (comme on dit maintenant), au contraire, tout se renverse
La marche en avant à tout prix mène souvent à l'imbécillité barbare et les retours en arrière à la plus sage des civilisations.
Souvent, dans ces hautes terres où la solitude a rouillé l'herbe, on rencontre un ruisseau, naissance de ces torrents qui, plus bas, hennissent de roc en roc, cabrent des ventres blancs et secouent de longues crinières humides. Ici, sans bruits, comme une étincelante couleuvre, il coule, sans mouvement dirait-on, dans un lit de petits joncs nerveux. De ses abords, où se sont épaissies les bardanes, les mauves et les menthes, se lève soudain un mouton qui dormait. On découvre alors, près d'un rocher gris, une cabane de bois gris, un âne gris, un homme gris, qui depuis longtemps déjà vous regardait, mais n'a pas fait un pas vers vous. Et il ne vous parlera guère, ou par oui et par non, ou peut-être, si vous lui demandez aide, par le don silencieux d'une tranche de pain et d'un verre de lait. Il connaît tellement les chemins de par ici qu'il ne peut vous être d'aucune aide pour vous guider. il sait qu'il ne peut parler que de choses qui vous sont totalement inconnues. Il n'essaie pas.
Depuis la mode des voyages dans les lunes, tout le monde sait ce qu'est un compte à rebours. C'est le 5, 4, 3, 2, 1, 0, qui précède le départ des fusées. Je ne sais quoi (sûrement un mauvais ange) me souffle que ce compte qui tend vers zéro pourrait bien être la définition même du progrès. Je me garderai comme de la peste de dire du mal de cette divinité qui, dans les âmes simples, a remplacé Monseigneur Dupanloup et nous couvre de frigidaires, de transistors, de machines à laver et autres automobiles. Je ne me donnerai pas non plus le ridicule de prétendre à une âme compliquée. Je veux simplement faire état d'une constatation personnelle, très terre à terre, et à qui je dénie par avance toute valeur d'enseignement.
Disons tout de suite, par parenthèse, que je sais qu'il y a un problème démographique à résoudre, et qu'il faut loger les gens. Mais qu'on ne me dise pas que c'est le plus important ; le plus important est d'avoir sous nos yeux un monde dont l'aspect ne nous fasse pas vomir. On doit pouvoir construire de belles maisons. Les générations qui nous ont précédés l'ont fait ; sommes-nous donc si imbéciles, si incapables, que nous ne sachions plus le faire...
L'architecte a introduit dans le circuit des entrepreneurs qui introduisent des fournisseurs, des sociétés anonymes ne tardent pas à apparaître, et voilà constituée une de ces « Grandes Compagnies », une de ces invasions de barbares venus de l'intérieur, sous les pas desquelles l'herbe ne pousse plus. Tout est détruit, rasé, raclé ; quelqu'un s'insurge, défend un bel hôtel, un assemblage de pierres admirable, une porte monumentale, on l'abat sous les sarcasmes avec l'arme totale, l'imparable, celle à laquelle le primaire ne résiste pas : la nécessité de marcher avec son temps, et, s'il insiste, avec le mot « progrès » qui est la bombe atomique des raisonnements imbéciles.
Ce sont les sens qui rendent heureux, et non l'esprit spéculatif. Voilà les fondements de la culture. Il est nécessaire d'avoir un toit sur la tête, mais pas n'importe quel toit. Ou alors, qu'on ne nous parle plus du bonheur : qu'on comprenne une fois pour toutes que nos temps ont des fins inhumaines ; que nous avons lâché la proie pour l'ombre. Les grottes de Lascaux n'étaient pas n'importe quelles grottes.
Je lisais il y a quelques temps le récit que Jean Guéhenno a fait de sa jeunesse. On s'y débat dans le social le plus noir. Son père était cordonnier. Il en a fait un damné de la terre. Le mien aussi était cordonnier, et à la même époque, notre maison était la maison de la joie, mais il faut dire que le « social » n'y avait pas mis les pieds. On y faisait très attention : s'il essayait, on le foutait à la porte.
Œuvres de Jean Giono
Batailles dans la montagne (1937)Coeurs, passions, caractères (1982)Colline (1929)Dans Lui.De Homère à Machiavel (1986)Ecrits pacifistes, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938)Ecrits pacifistes, Lettres aux paysans sur la pauvreté et la paixEcrits pacifistes, Refus d'obéissance (1937)Ennemonde (1968)Ennemonde et Autres Caractères (1968)Jean le BleuJean le Bleu (1932)L'Eau viveL'Eau vive (1943)L'Homme qui plantait des arbres (1953)L'Iris de Suse (1970)La Chasse au Bonheur (1988)La Femme du BoulangerLa Provence gourmande de Jean Giono : le goût du bonheur Sylvie GionoLanceurs de graines