Auteur

Emil Cioran

Les sources d'un écrivain, ce sont ses hontes; celui qui n'en découvre pas en soi, ou s'y dérobe, est voué au plagiat ou à la critique.
La sainteté me fait frémir, cette ingérence dans les malheurs d'autrui, cette barbarie de la charité, cette pitié sans scrupules.
Prolixe par essence, la littérature vit de la pléthore des vocables, du cancer du mot.
Méfiez-vous de ceux qui tournent le dos à l'amour, à l'ambition, à la société. Ils se vengent d'y avoir renoncé.
Qui ne voit pas la mort en rose est affecté d'un daltonisme du coeur.
Mystère. Mot dont nous nous servons pour tromper les autres, pour leur faire croire que nous sommes plus profonds qu'eux.
La passion de la musique est en elle-même un aveu. Nous en savons plus long sur un inconnu qui s'y adonne que sur quelqu'un qui y est insensible et que nous approchons tous les jours.
Qu'est-ce qu'une crucifixion unique, auprès de celle, quotidienne, qu'endure l'insomniaque?
Deux voies s'ouvrent à l'homme et à la femme: la férocité ou l'indifférence. Tout nous indique qu'ils prendront la seconde voie, qu'il n'y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu'ils continueront à s'éloigner l'un de l'autre.
Né avec une âme habituelle, j'en ai demandé une autre à la musique: ce fut le début de malheurs inespérés.
Sans l'impérialisme du concept, la musique aurait tenu lieu de philosophie: c'eût été le paradis de l'évidence inexprimable, une épidémie d'extases.
Sans moyens de défense contre la musique, force m'est d'en subir le despotisme et, suivant son bon plaisir, d'être dieu ou loque.
L'univers sonore: onomatopée de l'indicible, énigme déployée, infini perçu, et insaisissable. ... Lorsqu'on vient d'en éprouver la séduction, on ne forme plus que le projet de se faire embaumer dans un soupir.
Si j'avais cédé aux flatteries de la musique, à ses appels, à tous les univers qu'elle a suscités et détruits en moi, il y a longtemps que, d'orgueil, j'aurais perdu la raison.
Peut-être ai-je trop misé sur la musique, peut-être n'ai-je pas pris toutes mes précautions contre les acrobaties du sublime, contre le charlatanisme de l'ineffable.
Les instants se suivent les uns les autres; rien ne leur prête l'illusion d'un contenu ou l'apparence d'une signification; ils se déroulent; leur cours n'est pas le nôtre; nous en contemplons l'écoulement, prisonniers d'une perception stupide.
Une pensée qui n'est pas secrètement marquée par la fatalité, est interchangeable, ne vaut rien, n'est que pensée.
Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation.
Toute forme de hâte, même vers le bien, traduit quelque dérangement mental.
Tous ces peuples étaient grands, parce qu'ils avaient de grands préjugés. Ils n'en ont plus. Sont-ils encore des nations? Tout au plus des foules désagrégées.
On ne réfléchit que parce qu'on se dérobe à l'acte. Penser, c'est être en retrait.
Le seul service que nous pouvons demander aux autres, c'est de ne pas deviner à quel point nous sommes lamentables.
L'homme est un animal surmené.
Le secret de l'Histoire, c'est le refus du salut.
L'acte absurde est l'expression la plus haute de la liberté.

Œuvres de Emil Cioran

Aveux et anathèmes (1987)Bréviaire des vaincus II (2011)Cahiers, 1957-1972 (1997)Carnets 1957-1972Carnets 1957-1972, 1 juillet 1968Carnets 1957-1972, 1 juin 1968Carnets 1957-1972, 1 octobre 1963Carnets 1957-1972, 1 septembre 1972Carnets 1957-1972, 10 mars 1967Carnets 1957-1972, 11 octobre 1967Carnets 1957-1972, 13 juillet 1968Carnets 1957-1972, 14 novembre 1972Carnets 1957-1972, 16 mai 1969Carnets 1957-1972, 16 mars 1967Carnets 1957-1972, 17 mai 1968Carnets 1957-1972, 18 octobre 1966Carnets 1957-1972, 19 mai 1969Carnets 1957-1972, 19 septembre 1970Carnets 1957-1972, 1961Carnets 1957-1972, 2 décembre 1964