Le pluriel implicite du «on» et le pluriel avoué du «nous» constituent le refuge confortable de l'existence fausse. Le poète seul prend la responsabilité du «je», lui seul parle en son propre nom, lui seul a le droit de le faire.
L'amour, une rencontre de deux salives. Tous les sentiments puisent leur absolu dans la misère des glandes.
Les événements sinistres - ou grotesques - exigent le lieu commun, le terrible, comme le pénible, ne s'accomodant que du cliché.
Quand je frôle le Mystère sans pouvoir en rire, je me demande à quoi sert ce vaccin contre l'absolu qu'est la lucidité.
A mesure qu'elle s'éloigne de l'aube et qu'elle avance dans la journée, la lumière se prostitue, et ne se rachète - éthique du crépuscule - qu'au moment de disparaître.
Histoire universelle: histoire du Mal. Oter les désastres du devenir humain, autant vaut concevoir la nature sans saisons.
Il n'est pas élégant d'abuser de la malchance; certains individus, comme certains peuples, s'y complaisent tant, qu'ils déshonorent la tragédie.
Le mendiant est un pauvre qui, impatient d'aventures, a abandonné la pauvreté pour explorer les jungles de la pitié.
La mort pose un problème qui se substitue à tous les autres. Quoi de plus funeste à la philosophie, que la croyance naïve en la hiérarchie des perplexités?
C'est l'usage du concept qui nous rend maîtres de nos frayeurs. Nous disons: la Mort - et cette abstraction nous dispense d'en ressentir l'infini et l'horreur.
La négation ne sort jamais d'un raisonnement, mais d'on ne sait quoi d'obscur et d'ancien. Les arguments viennent après, pour la justifier et l'étayer. Tout non surgit du sang.
Il n'est pas facile d'acquérir une névrose; qui y réussit dispose d'une fortune que tout fait prospérer: les succès comme les défaites.
Avec un peu plus de chaleur dans le nihilisme, il me serait possible - en niant tout - de secouer mes doutes et d'en triompher. Mais je n'ai que le goût de la négation, je n'en ai pas la grâce.
Les nuits où nous avons dormi sont comme si elles n'avaient jamais été. Restent seules dans notre mémoire celles où nous n'avons pas fermé l'oeil: nuit veut dire nuit blanche.
Notre époque sera marquée par le romantisme des apatrides. Déjà se forme l'image d'un univers où plus personne n'aura droit de cité.
On vit avec une idée, on ne la désarticule pas; on lutte avec elle, on n'en décrit pas les étapes.
La sainteté me fait frémir: cette ingérence dans les malheurs d'autrui, cette barbarie de la charité, cette pitié sans scrupules...
Je supprimai de mon vocabulaire mot après mot. Le massacre fini, un seul rescapé: Solitude. Je me réveillai comblé.
Chacun est pour soi le seul point fixe de l'univers. Et si quelqu'un meurt pour une idée, c'est qu'elle est son idée, et son idée est sa vie.
Je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera: sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis toujours.
Dans les épreuves cruciales, la cigarette nous est d'une aide plus efficace que les Evangiles.
L'intérêt que nous portons au Temps émane d'un snobisme de l'Irréparable.
S'étendre dans un champ, humer la terre et se dire qu'elle est bien le terme et l'espoir de nos accablements, et qu'il serait vain de chercher quelque chose de meiux pour se reposer et se dissoudre.
Vivre et mourir à la troisième personne..., m'exiler en moi, me dissocier de mon nom, pour toujours distrait de celui que je fus..., atteindre enfin - puisque la vie n'est supportable qu'à ce prix - à la sagesse de la démence...
C'est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d'immortalité: comment peut-on mourir quand on porte une cravate?
Œuvres de Emil Cioran
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