Auteur

Carole Martinez

Ne laisse pas trop tes enfants traîner. - Mais que crains-tu? - Les ogres, je crains les ogres! Mon coeur ne m'autorise pas à t'en dire davantage. On voit ses enfants grandir mais on ne les voit jamais vieillir. C'est ainsi.
C'est nous, les gitans qui faisons tourner la terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut.
Ma vie s'est jouée avant que je ne vienne au monde. N'est-ce finalement pas le cas de tout un chacun. Notre vie n'est le fruit d'un passé qu'on ne maîtrise absolument pas.
A défaut de croire en Dieu, j'ai commencé à croire en moi, en la force de ma parole dont je voyais chaque jour croître l'incroyable pouvoir.
Les certitudes sont de pâte molle, elles se modèlent à volonté.
Quelle différence du cri au chant! Modulation splendide de la douleur, le chant recoud ce que le cri déchire.
Il suffit de regarder quelque chose très longtemps pour qu'une porte s'ouvre et nous absorbe.
Je suis un vase où les hommes ont versé leur ombre et mon contour de verre s'est terni à force de douleurs.
Le silence de la nuit s'est posé sur ma page. Du silence et rien d'autre. J'entends, dans le désert de ma vie, battre mon coeur ensablé.
Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recettes se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le coeur.
Entre dans l'eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t'entraîner par des sentes et des goulets qu'aucun vivant n'a encore empruntés. Je veux dire à m'en couper le souffle. Ecoute !
Je suis l'ombre qui cause. Je suis celle qui s'est volontairement clôturée pour tenter d'exister. Je suis la vierge des Murmures. A toi qui peux entendre, je veux parler la première, dire mon siècle, dire mes rêves, dire l'espoir des emmurées.
C'est pas des pieds que nous avons, nous autres, c'est des racines, et il est pas certain qu'un de ma lignée puisse vivre ailleurs que sur cette terre.
Dès le premier mouvement, elle parla à l'enfant, elle se servit de sa voix comme d'une aiguille, brodant son espace intérieur.
C'est nous, les Gitans, qui faisons tourner la terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut.
Béguines, mystiques, recluses volontaires parvenaient parfois à mener leur entourage et gagnaient une liberté autrement inconcevable. Une autonomie à laquelle presque aucune autre femme de ma caste ne pouvait prétendre. Mais à quel prix ?
De la somptueuse robe brodée et parsemée de fleurs de tissu, il ne restait plus que quelques lambeaux d'étoffe attachés au corps sec de ma mère comme des plantes grimpantes à leur mur de pierre.
L'été qui régnait de l'autre côté des barreaux n'y changeait rien. La douleur est une saison en soi.
J'ai peur toujours de cette solitude qui m'est venue en même temps que la vie, de ce vide qui me creuse, m'use du dedans, enfle, progresse comme le désert et où résonnent les voix mortes.
Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leurs cuisines.
Mais je n'ai trouvé un peu d'espace que dans le vol de mon faucon et dans la prière, la seule route que ce temps m'ait laissé est un chemin intérieur. J'ai creusé ma foi pour m'évader et cette évasion passe par le reclusoir. N'est-ce pas étonnant ?
Cette fois, elle ferma les volets, couvrit le miroir, ce piège à âmes, arrêta l'horloge... Elle venait faire un mort.
Maman n'a jamais su écrire qu'à l'aiguille. Chaque ouvrage de sa main portait un mot d'amour inscrit dans l'épaisseur du tissu.
J'admirais son agilité et songeais aux histoires de fées que mon grand-père me racontait quand j'étais petit. Puis ma fée s'est écroulée dans l'eau aussi sec et j'ai dû admettre que les fesses dans la flotte, elle perdait quelque peu de sa féerie.
L'enfantement n'est pas seulement une torture physique, mais une peur attachée comme une pierre à une joie intense.

Œuvres de Carole Martinez

Du domaine des Murmures (2011)L'Oeil du témoin (2011)Le Coeur cousu (2007)Les Roses fauves (2020)