Œuvre

Le Coeur cousu (2007)

Ne laisse pas trop tes enfants traîner. - Mais que crains-tu? - Les ogres, je crains les ogres! Mon coeur ne m'autorise pas à t'en dire davantage. On voit ses enfants grandir mais on ne les voit jamais vieillir. C'est ainsi.
C'est nous, les gitans qui faisons tourner la terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut.
Ma vie s'est jouée avant que je ne vienne au monde. N'est-ce finalement pas le cas de tout un chacun. Notre vie n'est le fruit d'un passé qu'on ne maîtrise absolument pas.
Le silence de la nuit s'est posé sur ma page. Du silence et rien d'autre. J'entends, dans le désert de ma vie, battre mon coeur ensablé.
Des choses sacrées se murmurent dans l'ombre des cuisines. Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d'épices, magie et recettes se côtoient. Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le coeur.
Dès le premier mouvement, elle parla à l'enfant, elle se servit de sa voix comme d'une aiguille, brodant son espace intérieur.
C'est nous, les Gitans, qui faisons tourner la terre en marchant. Voilà pourquoi nous avançons sans jamais nous arrêter plus de temps qu'il ne le faut.
De la somptueuse robe brodée et parsemée de fleurs de tissu, il ne restait plus que quelques lambeaux d'étoffe attachés au corps sec de ma mère comme des plantes grimpantes à leur mur de pierre.
J'ai peur toujours de cette solitude qui m'est venue en même temps que la vie, de ce vide qui me creuse, m'use du dedans, enfle, progresse comme le désert et où résonnent les voix mortes.
Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leurs cuisines.
Cette fois, elle ferma les volets, couvrit le miroir, ce piège à âmes, arrêta l'horloge... Elle venait faire un mort.
Maman n'a jamais su écrire qu'à l'aiguille. Chaque ouvrage de sa main portait un mot d'amour inscrit dans l'épaisseur du tissu.
C'est presque attendrissant, ce visage ravagé qui vous vient soudain, cette lourde fatigue, ces tranchées sous les yeux, ces traces d'un combat perdu en votre absence, durant votre sommeil.
Parfois, des profondeurs d'une marmite en fonte surgit quelque figure desséchée. Une aïeule anonyme m'observe qui a tant su, tant vu, tant enduré.