Œuvre

Du domaine des Murmures (2011)

A défaut de croire en Dieu, j'ai commencé à croire en moi, en la force de ma parole dont je voyais chaque jour croître l'incroyable pouvoir.
Les certitudes sont de pâte molle, elles se modèlent à volonté.
Quelle différence du cri au chant! Modulation splendide de la douleur, le chant recoud ce que le cri déchire.
Il suffit de regarder quelque chose très longtemps pour qu'une porte s'ouvre et nous absorbe.
Je suis un vase où les hommes ont versé leur ombre et mon contour de verre s'est terni à force de douleurs.
Entre dans l'eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t'entraîner par des sentes et des goulets qu'aucun vivant n'a encore empruntés. Je veux dire à m'en couper le souffle. Ecoute !
Je suis l'ombre qui cause. Je suis celle qui s'est volontairement clôturée pour tenter d'exister. Je suis la vierge des Murmures. A toi qui peux entendre, je veux parler la première, dire mon siècle, dire mes rêves, dire l'espoir des emmurées.
C'est pas des pieds que nous avons, nous autres, c'est des racines, et il est pas certain qu'un de ma lignée puisse vivre ailleurs que sur cette terre.
Béguines, mystiques, recluses volontaires parvenaient parfois à mener leur entourage et gagnaient une liberté autrement inconcevable. Une autonomie à laquelle presque aucune autre femme de ma caste ne pouvait prétendre. Mais à quel prix ?
L'été qui régnait de l'autre côté des barreaux n'y changeait rien. La douleur est une saison en soi.
Mais je n'ai trouvé un peu d'espace que dans le vol de mon faucon et dans la prière, la seule route que ce temps m'ait laissé est un chemin intérieur. J'ai creusé ma foi pour m'évader et cette évasion passe par le reclusoir. N'est-ce pas étonnant ?
L'enfantement n'est pas seulement une torture physique, mais une peur attachée comme une pierre à une joie intense.
J'ai compris cette douleur à laquelle Dieu avait condamné les femmes depuis la chute. L'enfantement n'était pas seulement une torture physique, mais une peur attachée comme une pierre à une joie intense.
A force de foi, de méditation, de jeûne, de solitude, il m'a semblé qu'un chemin s'était ouvert dans l'obscurité, chemin qu'empruntait la cohorte des morts et à leur suite, j'ai touché l'autre rive.
J'étais belle, tu n'imagines pas, aussi belle qu'une fille peut l'être à quinze ans, si belle et si fine que mon père, ne se lassant pas de me contempler, ne parvenait pas à se décider à me céder à un autre.