Œuvre
Une petite robe de fête (1991)
La comète de l'amour ne frôle notre coeur qu'une fois par éternité. Il faut veiller pour la voir. Il faut attendre longtemps, longtemps, longtemps.
Celle qu'on aime, on la voit s'avancer toute nue. Elle est dans une robe claire, semblable à celles qui fleurissaient autrefois le dimanche sous le porche des églises, sur le parquet des bals. Et pourtant elle est nue - comme une étoile au point du jour.
Le fou, c'est celui qui gagne les coulisses. La voix s'adresse dans le noir à ceux qui demeurent sur les planches. Voilà, elle dit, cette voix. Voilà ce qu'il en est de vos intelligences, de vos printemps, de vos croyances.
Au plus loin de toute crise. Attendre paisiblement. Attendre patiemment. L'amour - et la poésie qui est sa conscience aérienne, sa plus humble figure, son visage au réveil - est profondeur de l'attente, douceur de l'attente.
La fatigue est une des choses au monde les plus intéressantes à penser. Elle est comme la jalousie, comme le mensonge ou comme la peur. Elle est comme ces choses impures que l'on tient loin de ses yeux. Comme ces choses elle nous fait toucher terre.
Dans le monde tout se mélange. Dans le monde tout va ensemble, sauf l'Amour. Il ne va avec rien. Il n'est nulle part. Il manque. Il manque.
Un homme sain d'esprit c'est un fou qui tient sa folie dans une poche de sang noir - entre le cerveau et le crâne, entre sa famille et son métier.
Je lis pour faire sa place à la douleur. Je lis pour voir, pour bien voir - mieux que dans la vie - l'étincelante douleur de vivre.
Il y a besoin de si peu pour écrire. Il n'y a besoin que d'une vie pauvre. Si pauvre que personne n'en veut et qu'elle trouve asile en dieu, ou dans les choses. Une abondance de rien.
On ne peut bien voir que dans l'absence. On ne peut bien dire que dans le manque.
Il n'y a rien d'autre à apprendre que soi dans la vie. Il n'y a rien d'autre à connaître. On n'apprend pas tout seul, bien sûr. Il faut passer par quelqu'un pour atteindre au plus secret de soi.
Partout l'appel, partout l'impatience de la gloire d'être aimé, reconnu, partout cette langueur de l'exil et cette faim d'une vraie demeure - les yeux d'un autre.
La comète de l'Amour ne frôle notre coeur qu'une fois par éternité. Il faut veiller pour la voir.
Vous étiez comme un moineau sautillant dans mon coeur. J'apprenais le langage des grands arbres. Le moindre écart et vous vous envoliez jusqu'à ce ciel en vous, inaccessible.
Ce que l'on aime est comme une Mère. Cela nous enfante et nous régénère.
A quoi reconnaît-on les gens fatigués. A ce qu'ils font des choses sans arrêt. A ce qu'ils rendent impossible l'entrée en eux d'un repos, d'un silence, d'un amour.
Dans le monde tout va ensemble, sauf l'amour. Il ne va avec rien. Il n'est nulle part. Il manque. Il manque comme manque le pain dans les périodes de guerre, comme le souffle dans la gorge des mourants. Il manque comme le temps dans les jeux de l'enfance.
Devant les livres, la nature ou l'amour, vous êtes comme à 20 ans : au tout début du monde et de vous.
L'homme livide c'est l'homme social, c'est l'homme utile, persuadé de son utilité. C'est l'homme de la plus faible identité - celle de maintenir les choses en état, celle du mensonge éternel de vivre en société.
Votre suicide était réussi, comme tous les suicides ratés. Vous aviez perdu bien plus que la vie : la parole, le goût de le parole claire, l'amour de la parole vraie. Vous étiez devant la parole comme un enfant malade devant la nourriture.
Les livres sont des chapelets d'encre noir, chaque grain roulant entre les doigts, mot après mot. Et c'est quoi, au juste, prier. C'est faire silence. C'est s'éloigner de soi dans le silence.