Œuvre

Retiens ma nuit (2015)

Minuit vient de sonner. Musique triste de la pluie sur les carreaux. Le temps coule avec lenteur, grain après grain dans son sablier géant.
Passé la soixantaine, les élans romantiques ne sont plus de saison. Le moteur a des ratés, la carrosserie des éraflures. On compte ses abattis et ses points de retraite. On commence à pressentir que l’escale ici-bas connaîtra une fin sous une dalle ou dans une urne, au choix. Les patients de mon âge, que j’ai connus fringants, en ont tous rabattu sur leurs illusions, leurs aspirations, leurs ambitions ; ils se calfeutrent pour tenir la vieillesse à distance. Ou affectent de la défier, mais je les connais trop, ils en ont tous peur.
Passé la soixantaine, les élans romantiques ne sont plus de saison. Le moteur a des ratés, la carrosserie des éraflures. On compte ses abattis et ses points de retraite. On commence à pressentir que l’escale ici-bas connaîtra une fin sous une dalle ou dans une urne, au choix.
Le divorce est une foutaise d’adultes, ils confondent tout, les pauvres, l’amour et la conjugalité, l’amour et la sexualité. Comme tu me l’as si bien expliqué, le charme cesserait si Yseut devenait madame Tristan. Nous continuerons de nous aimer entre les mailles de leurs filets. Clandestinement. Je l’aime, notre clandestinité.
Le temps, ennemi implacable. La jalousie, mauvaise compagne. Toujours l’amour, mais avec des orages. Mon cœur battait des chamades de plus en plus saccadées entre ses « je t’aime » hâtifs, ses « je dois raccrocher » fébriles, ses « je te rappelle » excédés.
Amant, c’est un statut à l’aune d’autrui. J’avais peur que la délicatesse parfumée du mot ne se dilue dans la mélasse du vocabulaire convenu, liaison, maîtresse. Adulte et adultère, ça rime. Je n’avais jamais été un adulte, je l’étais moins que jamais : pas question de devenir adultérin en me donnant corps et âme à la seule aventure qui vaille.
En moi, le mot amour était comme un joyau dans son coffret, un Graal au cœur d’une forêt d’émois qui recomposaient en images saintes les yeux, le sourire, le visage, la silhouette d’Hélène. Les sonates de Scarlatti ou de Haydn, les digressions d’Erroll Garner ou de Nat King Cole que j’écoutais dans ma voiture et qui m’avaient décrit des mondes charmants mais indéfinis et fantomatiques, voilà qu’elles conviaient Hélène dans leur féerie ; l’impossédée de mes chimères accédait à l’existence, c’était miraculeux.
L’amour pour de vrai n’a ni pitié ni tolérance, il veut régner ou mourir.
C’est toujours sur les lieux de leur enfance pauvre ou boiteuse que les riches veulent étaler leur réussite.
Les mots sont plus souvent des fardeaux que des messagers.
Une vieille, c’est laid, ma petite Hélène. On n’y peut rien. Tu es belle comme un abricot, un jour tu seras laide comme un pruneau.
C’est en vue d’être cotée sur le « marché du désir » qu’une femme se pare.
Le mot bonheur est un générique, on peut y mettre pêle-mêle les menus plaisirs, les joies grand-angle ou simplement la paix des cœurs et les conforts qui l’enjolivent.
Les enfants jouent à la course au trésor, les adultes à la course aux honneurs et ça n’aura jamais de cesse.