Œuvre
Pensées sauvages (1923)
Il y a des âmes fermées à double tour qui ne donnent jamais la clef de leur serrure. Pourtant elles ne renferment rien de précieux.
Nos jours se superposent comme les feuilles d'un missel ; le texte change, mais ce qui l'inspire demeure.
C'est dans le bois dur que se produisent les fentes profondes.
Beaucoup lisent pour dire : J'ai lu. Et d'autres pour dire J'ai pensé.
Quand il s'agit d'eux-mêmes, de leur valeur, de leur talent, plusieurs croient à la génération spontanée.
Ceux qui t'entourent, s'ils chantent leur chanson, chante-la avec eux.
Les coeurs comprimés sont toujours grands.
Les oiseaux migrateurs emplissent leurs yeux d'images diverses et oublient vite l'horizon qu'ils ont fui.
Ceux qui diminuent le plus les autres veulent les mesurer à leur propre taille.
Le parisien ne vit que dans le présent, le provincial vit surtout dans l'avenir et souvent avec ferveur dans le passé.
Plus une étoile est placée haut dans le ciel de notre âme, plus nous sommes heureux de l'admiration que l'on a pour elle.
Si quelques mots lumineux n'ont pas suffi à convaincre ton interlocuteur, dis-toi bien que des flots de paroles t'auraient servi moins encore.
Chrysalide en hiver dans ses fourrures, la femme actuelle devient en été tout à fait papillon.
Les caprices non réprimés de l'enfant deviendront l'obstination du vieillard.
Même en musique où tout est harmonie, il y a des pauses, des silences. Acceptons donc aussi ces arrêts du coeur dont nous souffrons parfois de la part de ceux qui nous aiment.
Ceux qui élargissent l'horizon de la pensée sont des précurseurs. Mais bien souvent, comme Jean-Baptiste, ils prêchent dans le désert.
Mieux que la plume, le crayon se penche, s'épanche, se confie pleinement.
Eprouver le besoin de ressembler à quelqu'un, c'est déjà lui ressembler.
L'amitié connaît le pardon... Et l'amour ?
Chaque vingt-quatre heures, au réveil, l'esprit muni de ses ailes part à la conquête du jour. Mais ces ailes vont bientôt frôler un peu de glu qui les attachera aux réalités de la vie.
La teinte bronzée que la femme moderne recherche pour sa peau est un symbole... Car elle s'efforce, hélas ! de bronzer aussi son âme.
Trop chercher à briller, n'est-ce pas vouloir coiffer les autres d'un éteignoir ?
Une femme qui ne dit plus à son fils Mon petit quand il est devenu vieux, n'est pas une vraie mère.
Les yeux de la mère retardent : quand l'enfant est déjà grand, longtemps encore elle cherche de la main les boucles soyeuses qui faisaient son orgueil.
Le lait c'est le sang chaste et inviolable que la maternité fait jaillir.