Œuvre

Pensées sauvages (1923)

La souffrance de ceux qui vieillissent est le résultat du désaccord qui s'établit entre le corps et l'âme.
Nous tendons dans le vide de multiples fils d'araignée pour former la toile qui pourrait retenir le bonheur.
Nos joies ne sont pas cette gerbe de fleurs serrées que voudraient enlacer nos bras douloureux. Elles sont les rares fils d'or que nous arrachons à la trame sombre de nos jours.
On endort les maux de l'enfant avec des chants. L'homme soulage les siens par des cris.
Les pensées qui ont le plus de force sont encloses dans l'inexprimé.
L'homme - je n'ai pas dit la femme - exerce sa malignité sur l'infériorité intellectuelle de son semblable ; mais il accorde un pardon inavoué à ses fautes morales.
Quand notre esprit peut se mouvoir dans la phrase avec souplesse et élégance, soyons satisfaits de la cage que nous lui construisons et ne demandons pas à la rime de venir y ajouter d'autres barreaux.
Savoir donner nous confère un privilège exquis, puisqu'il force les coeurs à nous dire : Entrez.
Comme les croix, les ailes sont à la mesure de chacun.
Quand les ailes ont poussé aux petits oiseaux, le nid se désagrège.
Celui qui plante un clou dans l'appartement où il s'installe croit toujours plus ou moins y fixer le bonheur.
Il n'appartient pas aux seuls aviateurs de regarder la terre de très haut.
Ne dédaigne pas les phrases, les pensées qui semblent usées par le temps. Fouille-les : Elles te montreront la vérité en un relief puissant.
Nous demandons à nos amis la franchise absolue et nous donnons un sens péjoratif à leurs paroles.
L'ennui c'est la vie revêtue d'un costume gris.
Un encrier est un univers : il contient en puissance tous les modes de la pensée.
Avec des Si on voudrait construire, avec des Mais on démolit.
Les portes des vieilles maisons, comme celles des vieux coeurs, sont les plus accueillantes.
Jadis, la femme ne se croyait vraiment chez elle que devant son armoire ouverte. Aujourd'hui, son armoire c'est le monde entier.
Celui qui se noie, ne trouvant pas de branche à saisir, chercherait à s'accrocher à une toile d'araignée !
Le poète a sans doute du divin dans les yeux, puisqu'il voit de la beauté à tout, même à l'homme déchu.
La vieillesse frappe longtemps à la porte des retardataires avant qu'on lui dise : Entrez ; mais une fois introduite, elle est maîtresse de la place.
Le bienfait de la solitude contrebalance-t-il le mal qu'elle engendre ?
Même lorsqu'elle n'est vêtue que de haillons, la femme considère ses haillons.
Ceux qui sentent leur vulgarité cherchent à la voiler par la préciosité.