Œuvre

Ornement et Crime (1908)

50 citations · Adolf Loos · sur Dicocitations ↗
Ne chercher la beauté que dans la forme, ne pas la faire dépendre de l’ornement, c’est là le but vers lequel tend l’humanité entière.
Que veut donc l'architecture au juste ? Il veut, en s'aidant de matériaux, susciter en l'homme des sentiments qui à proprement parler ne font pas encore partie intrinsèque de ces matériaux. Il bâtit une église. Les gens doivent être incités au recueillement. Il construit un bar. Les gens doivent s'y sentir à l'aise. Comment fait-on cela ? On cherche quels bâtiments ont déjà été autrefois capables de susciter ces sentiments. C'est à eux qu'il faut se rattacher. Car toute sa vie, l'homme a prié dans certains espaces, bu dans certains espaces. Ce sentiment lui est inculqué, il n'est pas inné. En toute logique, l'architecte qui prend véritablement son art au sérieux doit tenir compte de ces sentiments inculqués.
Que veut donc l'architecture au juste ? Il veut, en s'aidant de matériaux, susciter en l'homme des sentiments qui à proprement parler ne font pas encore partie intrinsèque de ces matériaux. Il bâtit une église. Les gens doivent être incités au recueillement. Il construit un bar. Les gens doivent s'y sentir à l'aise.
L'architecte ne crée pas seulement pour son temps, la postérité devra aussi avoir droit à jouir de son oeuvre.
Mais un édifice dont tous les détails, jusqu'aux moindres cadres de serrures, sortent d'une seule et même tête pers toute fraîcheur et devient ennuyeux.
Nous avons une sensibilité plus fine que celle des hommes de la Renaissance, qui pouvaient encore couper leur viande sur fond de scènes mythologiques. Une sensibilité plus fine aussi que celle des hommes de l’époque rococo, nullement incommodés si la coupe, à travers le décor oignon bleuté, prenait une couleur vert-de-gris peu ragoûtante. Nous préférons manger sur fond blanc. En ce qui nous concerne, nous. Les artistes, eux, sont d'un autre avis.
Or il se trouve que la nature m'a octroyé un don précieux. Elle m'a fait dur d'oreille. Je peux donc rester assis au milieu de gens qui discutent et d ébattent, sans être condamné à entendre les bêtises qu'ils débitent. Et je suis mes propres pensées.
Celui qui achète des objets en céramique ne doit jamais perdre cela de vue. On ne dépense tout de même pas son argent pour s'irriter au bout de trois ans des acquisitions faites. Les objets qui portent l'empreinte créatrice du maître conserveront toujours leur valeur. Ceux dotés d'une ornementation sécessionniste doivent être rejetés, même s'ils nous plaisent. S'ils plaisent, ce n’est pas qu'ils soient beaux ou qu'ils correspondent à notre sentiment, mais c'est parce qu'on a tenté de nous imposer cette tendance.
Il y a des prisons où quatre-vingts pour cent des détenus présentent des tatouages. Les tatoués qui ne se trouvent pas en prison sont des criminels latents ou des aristocrates dégénéras. Quand un tatoué meurt en liberté, c’est qu'il est mort quelques années avant d’avoir commis un meurtre.
La pulsion qui pousse quelqu'un à ornementer son visage et tout ce qui peut s'atteindre est le tout premier commencement des arts plastiques. C'est le balbutiement de la peinture. Tout art est érotique.
Tout art est érotique.
Les temps barbares où ont été amalgamés oeuvres d'art et objets usuels sont définitivement révolus. Pour le salut de l'art. Car le dix-neuvième siècle se verra un jour consacrer un grand chapitre de l’histoire de l'humanité : nous lui sommes redevables de cet exploit d’avoir amené la rupture claire et nette entre art et artisanat.
La pulsion qui pousse quelqu’un à ornementer son visage et tout ce qui peut s'atteindre est le tout premier commencement des arts plastiques. C'est le balbutiement de la peinture.
J'avoue la vérité que voici pour l’offrir au monde : l'évolution de la culture est synonyme d’une disparition de l’ornement sur les objets d'usage. Je croyais apporter ainsi à ce monde une joie neuve, et il ne m’en a pas remercié. Je fus pris de tristesse, et les têtes se baissèrent. Ce qui accablait, c'était de savoir qu’on ne pourrait pas produire de nouvel ornement.
Chaque époque avait son style, la nôtre serait la seule à qui en serait refusé un ? Par style, on entendait l'ornement. Alors, j'ai dit : ne pleurez pas ! Voyez, que notre époque ne soit pas en état de produire un nouvel ornement, c’est cela même qui fait sa grandeur. L'ornement, nous l’avons surmonté, nous sommes parvenus au stade du dépouillement.
Car tout État, finalement, part de l'hypothèse qu'un peuple à un stade peu élevé est plus facile à gouverner.
Alors soit, l'épidémie de l’ornement est reconnue officiellement et subventionnée par des fonds d'État. Mais pour ma part, j'y vois une régression. Je récuse l'objection selon laquelle l'ornement accroît la joie de vivre d’un homme civilisé, je récuse l'objection qui s'habille des mots que voici : « Mais si l'ornement est beau… ! » Pour moi, et avec moi pour tous les gens cultivés, l'ornement n’accroît pas la joie de vivre.
Malheur quand un peuple reste à la traîne au cours de l’évolution culturelle !
En règle générale, l'ornement va renchérir l'objet ; malgré tout, il arrive qu’un objet ornementé, avec un matériau du même coût et un temps de travail prouvé être trois fois plus long, soit offert pour la moitié du prix que vaut un objet lisse. L'absence d'ornement a pour conséquence une réduction du temps de travail et une élévation de salaire.
Il ne peut plus être crée aujourd'hui d'ornement par quelqu’un vivant à notre stade culturel.
Mais celui qui va écouter la Neuvième Symphonie et puis s'installe pour dessiner un motif de papier peint, c’est soit un escroc, soit un dégénéré.
L'absence d’ornement est un signe de force spirituelle.
Ce n'est ni un être humain ni une association qui nous a crée nos armoires, nos coffrets à cigarettes, nos bijoux. C'est le temps qui les a crées. Ils changent d'année en année, de jour en jour, d'heure en heure. Car nous-mêmes changeons d’heure en heure, nous, nos vues, nos habitudes. De ce fait, notre culture évolue.
J'appelle culture cet équilibre interne et externe de l'être humain, que seul garantit un mode raisonnable de penser et d'agir. Un de ces jours, je tiendrai une conférence sur le thème : pourquoi les Papous ont-ils une culture et pas les Allemands ?
L'histoire de l'humanité n'avait pas eu jusqu’à présent à enregistrer de période de non-culture.