Œuvre

Le Très-Bas (1992)

Les professeurs sont des gens qui apprennent aux autres les mots qu'eux-mêmes ont trouvés dans les livres.
Les hommes vont en aveugle dans leur vie. Les mots sont leur canne blanche.
Très peu de vraies paroles s'échangent chaque jour. Peut-être ne tombe-t-on amoureux que pour enfin commencer à parler.
La beauté, le Christ n'en parle jamais. Il ne fréquente qu'elle, dans son vrai nom: l'amour. La beauté vient de l'amour comme le jour vient du soleil, comme le soleil vient de Dieu, comme Dieu vient d'une femme épuisée par ses couches.
La beauté vient de l'amour comme le jour vient du soleil.
La beauté vient de l'amour. L'amour vient de l'attention. L'attention simple au simple, l'attention humble aux humbles, l'attention vive à toutes vies.
Croire c'est donner son coeur. Ce Dieu des heures simples a pris le coeur de l'enfant au berceau. Il en joue à son gré. C'est une chose difficile à comprendre, au vingtième siècle comme au treizième siècle.
On voit ce qu'on espère. On voit à la mesure de son espérance.
Il va là où le chant ne manque jamais de souffle, là où le monde n'est plus qu'une seule note élémentaire tenue infiniment, une seule corde de lumière vibrant éternellement en tout, partout. Il disparaît de la ville.
La vérité n'est pas dans la connaissance qu'on en prend mais dans la jouissance qu'elle nous donne.
La vérité est une jouissance telle que rien ne peut l'éteindre, un trésor que même la mort - cette pie voleuse - ne saura prendre.
Humilité vient du latin: humus qui veut dire terre, la terre.
Je veux passer tous jardins clos, sauter tous murs de pierre, aller partout en beau désordre.
L'amour n'est rien d'original. L'amour n'est pas une invention d'auteur.
Le monde veut le sommeil. Le monde n'est que sommeil. Le monde veut la répétition ensommeillée du monde. Mais l'amour veut l'éveil. L'amour est l'éveil chaque fois réinventé.
Dieu nous regarde monter les châteaux de cartes de nos projets jusqu'au jour imprévisible où il tape du poing sur la table et fait tout s'effondrer: quelque chose, enfin, arrive.
Un père c'est quelqu'un qui représente autre chose que lui-même en face de son enfant, et qui croit à ce qu'il représente: la loi, la raison, l'expérience. La société.
Une mère ne représente rien en face de son enfant. Elle n'est pas en face de lui mais autour, dedans, dehors, partout. Elle tient l'enfant levé au bout des bras et elle le présente à la vie éternelle.
D'ailleurs, il n'y a pas de saint, il n'y a que de la sainteté. La sainteté c'est la joie. Elle est le fond de tout.
La maternité est ce qui soutient le fond de tout. La maternité est la fatigue surmontée, la mort avalée dans laquelle aucune joie ne viendrait.
Elle est belle en mesure de cette fatigue qu'elle enjambe à chaque fois pour aller dans la chambre de l'enfant. Toutes les mères ont cette beauté. Toutes ont cette justesse, cette vérité, cette sainteté.
Toutes les mères ont cette grâce à rendre jaloux Dieu-même le solitaire dessous son arbre d'éternité. Oui, vous ne pouvez l'imaginer autrement que revêtue de cette robe de son amour. La beauté des mères dépasse infiniment la gloire de la nature.
Les mères aiment leurs enfants de manière insensée. Les mères ne savent aimer sinon de cette manière insensée. Elles tiennent leurs enfants au centre du monde et tiennent le monde au centre de leur coeur.
La croissance de l'esprit est à l'inverse de la croissance de la chair. Le corps grandit en prenant de la taille. L'esprit grandit en perdant de la hauteur. La sainteté renverse les lois de maturité : l'homme y est la fleur, l'enfant y est le fruit.
Je t'aimais. Je t'aime. Je t'aimerai. Il ne suffit pas d'une chair pour naître. Il y faut aussi cette parole.