Œuvre
La vagabonde (1910)
Car j'ai un amoureux. Je ne trouve à lui donner que ce nom passé de mode; il n'est ni mon amant, ni mon flirt, ni mon patito ... c'est mon amoureux.
On ne voit plus de nuques tentantes ni de tempes vaporeuses, on ne voit plus que de petits mufles - mâchoires, menton, bouche, nez - qui prennent, cette année, un véridique et frappant caractère de bestialité.
Son regard rencontre rarement le mien, que je dérobe.
Il porte des vêtements un peu comme des «habits de fête», avec une gaucherie indélébile et sympathique, en beau paysan endimanché.
Ce n'est qu'un homme capable de feindre une émotion sans doute, mais non de la dissimuler.
Reverrai-je sa petite silhouette de gargouille, coiffée jusqu'aux sourcils d'un de ces calots «à la mode» qu'elle fabriquait elle-même !
Mon goût tardif, - acquis, un peu artificiel, - des déplacements et du voyage fait bon ménage avec un fatalisme foncier et paisible de petite bourgeoise.
Car elle frôle constamment la tentation la plus poignante, la plus suave, la plus parée de tous les attraits: celle de se venger.
Sous le gaz verdâtre, ma rue, à cette heure, est un gâchis crémeux, praliné, marron-moka et jaune caramel, - un dessert éboulé, fondu, où surnage le nougat des moellons.
C'est si simple, n'est-ce pas, l'amour? Tu ne lui prêtais pas ce visage ambigu, tourmenté? On s'aime, on se donne l'un à l'autre, nous voilà heureux pour la vie, n'est-ce pas? Ah! que tu es jeune, et pis que jeune, toi qui ne souffres que de m'attendre!
Rien ne mène - je le sais - à l'amour. C'est lui qui se jette en travers de votre route. Il la barre, à jamais, ou s'il la quitte, laisse le chemin rompu, effondré.
On s'habitue à ne pas manger, à souffrir des dents ou de l'estomac, on s'habitue même à l'absence d'un être bien aimé, on ne prend pas l'habitude de la jalousie.
Rien ne mène à l'amour. C'est lui qui se jette en travers de votre route. Il la barre à jamais, ou, s'il la quitte, laisse le chemin rompu, effondré.
Il n'y a guère que dans la douleur qu'une femme soit capable de dépasser sa médiocrité.