Œuvre

L'Homme et l'Amour (1951)

A quarante ans, l'homme ne sait plus que travailler. Travailler, c'est marcher vers soi-même.
Les sens, qui marchent les premiers, entraînent le coeur avec eux dans des contrées où le pauvret n'avait que faire et le laissent s'y débrouiller. Instruis ton coeur.
Instruis ton coeur. Tu aurais voulu te garder pour la femme que tu aimeras? Il n'est pas de plus sûr moyen de lui déplaire.
Comment veux-tu qu 'elles te consentent ce que tu veux si tu as honte de ce que tu veux! Tu aimerais être plus beau, plus riche, et avoir plus d'esprit. Je sais. Ce n'est pas ton affaire. Tes moyens sont bien suffisants.
Les hommes ne demandent à l'amitié, comme à l'amour, que d'apaiser en eux on ne sait quelle angoisse, que d'y flatter on ne sait quelle vanité.
Tu plais. C'est naturel. Et tu plairas encore à beaucoup d'autres femmes. C'est celle qui te plaît, non celle à qui tu plais, qu'il s agit pour toi de fixer. Ne sacrifie pas à l'amour ta dignité.
C'est trop peu d'être un amant. C'est trop d'être un amoureux.
L'amoureux attend de l'amour cette satisfaction intime qu'il n'aurait obtenue que d'une longue vie de labeur, d'application passionnée, de chances.
L'amoureux demande à la femme d'être pour lui, d'avance, le prix concret non seulement de ce qu'il vaut, mais de ce qu'il voudrait valoir. Il y a en nous un vainqueur et un vaincu qui revendiquent. Nous exigeons en même temps qu'on nous admire.
Tu dois toujours pouvoir signer ton aventure. Que la plus rapide ait son sens et la plus humble son parfum. Que chacune soit un poème. Il n'est pas que de grands poèmes. Il y en a de tout petits qui sont parfaits.
Ce que voudrait être l'amour, c'est l'amitié.
L'excellence, la rareté, c'est l'intelligence du coeur.
Sans doute, c'est jouer gros jeu. Tu vas enfermer ton amour entre ses deux irréductibles adversaires: le temps, la connaissance. La connaissance tue l'amour. L'histoire d'un amour, c'est le drame de sa lutte contre le temps.
La solitude rend si fort? Si faible aussi! Inutile d'attendre et de la mieux connaître. C'est lorsque tu l'as vue pour la première fois qu'elle était vraiment elle-même. A présent, elle joue un rôle et toi aussi.
On ne possède bien que ce que l'on partage. Tu satisfais enfin, pour la première fois, ce double instinct qui est en toi de dominer et de servir. Tu te sens regardé. Tu agis moins et mieux.
L'amour: un miroir qui d'abord nous reflète en beau, puis au vrai, enfin gauchis et déformés de caricaturale façon.
Ce qui nous gêne dans les hommes pour les aimer, c'est cet amour qu'ils ont d'eux-mêmes, ombrageux, exclusif, démesuré, tragique. Nous ne pourrons jamais les aimer tant que ça.
Ce que nous appelons amour est l'ambition d'éveiller et de maintenir éveillé dans une chair, un coeur, un esprit étrangers, le souci de flatter à notre place un moi dont nous ne sommes pas très sûrs.
Il y a nos instincts fougueux, impérieux, l'appel de l'horizon, l'infini du possible et la diversité merveilleuse de la vie : mais aussi les vertus, les disciplines du coeur ; et cette poésie, cette aristocratie : la constance, la fidélité.