Œuvre

L'archipel du Goulag (1973)

La nature humaine, si elle évolue, ce n'est guère plus vite que le profil géologique de la terre.
Peu à peu, j'ai découvert que la ligne de partage entre le bien et le mal ne sépare ni les Etats ni les classes ni les partis, mais qu'elle traverse le coeur de chaque homme et de toute l'humanité.
Il parle une langue qui n'exige aucune tension d'esprit. Une discussion avec lui est un voyage à pied dans le désert.
Maintenant, pour la première fois, vous allez voir des gens qui ne sont pas des ennemis. Maintenant, pour la première fois, vous allez voir d'autres êtres vivants qui parcourent le même chemin que vous et que vous pouvez englober, avec vous, dans ce mot joyeux : NOUS.
Avant la chute d'une société, il y a une sage catégorie d'hommes qui pensent, qui pensent et ne font rien d'autre. Et que ne s'est-on pas gaussé d'eux !
Dans la vie de chaque homme, il y a un événement qui le détermine tout entier, détermine aussi bien son destin que ses convictions et ses passions.
Une patrie qui a trahi ses soldats, est-ce vraiment la Patrie ?
Les soldats dorment. - Ils ont dit ce qu'ils avaient à dire - \r\nEt pour l'éternité ils ont raison.
Je crois que là-bas dans l'Altaï, je vivrai dans la plus basse et la plus sombre des isbas à l'autre bout du village, à proximité de la forêt. Et alors j'irai dans la forêt, non pas pour ramasser du bois mort ou des champignons, mais comme ça, sans but, et j'étreindrai deux troncs d'arbre : mes amis ! je n'ai besoin de rien de plus !...
Les victoires sont nécessaires aux gouvernements, les défaites aux peuples. Après la victoire, on veut d'autres victoires encore ; après une défaite, on veut la liberté, et généralement on l'obtient. Les défaites sont nécessaires aux peuples comme les souffrances et les malheurs à l'individu ; ils vous obligent à approfondir votre vie intérieure, à vous élever spirituellement.
Notre univers n'est-il pas une cellule de condamnés à mort ?
Par bonheur, il se révéla que la guerre civile n'avait guère occasionné de dégâts aux centrales pénitentiaires ni aux prisons. Il fallait seulement, c'était indispensable, abandonner ces vieux mots souillés. On les appela isolateurs politiques : cette locution reconnaissait que les membres des anciens partis révolutionnaires étaient des ennemis politiques; elle signalait non le caractère punitif des barreaux, mais la nécessité (sans doute provisoire) de tenir ces révolutionnaires vieux jeu à l'écart de la marche conquérante de la nouvelle société.
Quand on est mort, c'est pour longtemps.
On était à la recherche d'un nouveau stimulant pour le travail social. On pensait que ce serait la conscience et l'enthousiasme, doublés d'un désintéressement total. C'est pourquoi on saisit au bond avec tant d'ardeur la grandiose initiative des « samedis communistes » (Exécution gratuite et supplémentaire d'une tâche utile à la collectivité).
Le travail est notre perte, mais la seule façon de na pas périr passe également par le travail. (Contestable philosophie, certainement. Il serait plus sûr de répondre : ne m'apprends pas à périr à ta façon, laisse moi périr à la mienne. Seulement, voilà, de toute façon ils ne vous laisseront pas...)
Et ceux des rescapés qui disent d'un ton de reproche que « c'est à cause la faute des crevards s'ils en sont arrivés là », ceux-là endossent le déshonneur d'avoir sauvé leur peau.
L' « intellectuel » est un homme que ses intérêts et sa volonté tournent vers le côté spirituel de la vie, et cela de façon stable, permanente, sans qu'il soit incité par les circonstances extérieures, voire en dépit de celles-ci. L' « intellectuel » est un homme dont la pensée n'est pas imitative.
Oh ! qu'il est donc difficile de devenir un homme ! Même quand on a été au front, qu'on a subi des bombardements, qu'on a sauté sur des mines : ce n'est encore que le début du courage. Ce n'est encore pas tout...