Œuvre
Contours du jour qui vient (2006)
Le bonheur va et vient. On ne peut pas l'emprisonner. C'est un grand voyageur.
Nous vivons tous avec des épines dans le corps. Il suffit de savoir comment se mouvoir, pour qu'elles n'atteignent jamais un organe vital.
La nuit tombée, ils compteront leurs maigres revenus et se sentiront floués, sans trop savoir par qui. Les lettrés diront que c'est la faute des autres, ceux qui vendent des armes et soutiennent les dictateurs. Les autres diront que c'est le sort, la malchance. Personne ne demandera si c'est parce qu'on a des armes qu'il faut s'entretuer.
La patine du temps ne peut suffire à conférer de la valeur à tous nos usages.
Les gens vivent les uns près des autres, mais pas ensemble. Ils s'épient, se jalousent passionnément et demeurent côte à côte par une habitude plus grégaire que solidaire.
Elles ne m'ont rien demandé. Poser des questions, cela implique de prendre sur soi la charge des réponses. Après, on ne peut plus faire comme si on ne savait pas. Or, par les temps qui couraient, nul n'avait les moyens d'une telle politique.
Poser des questions, cela implique de prendre sur soi la charge des réponses.
Si notre peuple peut produire des individualités assez audacieuses pour affronter ses errances et ses lâchetés, il lui reste une chance de prétendre à sa grandeur. Notre valeur ne réside pas dans les métaux du sous-sol auxquels d'autres ont donné une importance que nous ne comprenons toujours pas, que nous ne savons ni cerner, ni exploiter pour le bien commun. Ils en fixent le prix et nous l'acceptons parce que cela ne signifie rien pour nous. Ils nous dupent peut-être, mais nous les laissons faire, toujours inaptes à décider quoi que ce soit pour nous-mêmes.
Si notre peuple peut produire des individualités assez audacieuses pour affronter ses errances et ses lâchetés, il lui reste une chance de prétendre à sa grandeur.
Notre valeur ne réside pas dans les métaux du sous-sol auxquels d'autres ont donné une importance que nous ne comprenons toujours pas, que nous ne savons ni cerner, ni exploiter pour le bien commun. Ils en fixent le prix et nous l'acceptons parce que cela ne signifie rien pour nous. Ils nous dupent peut-être, mais nous les laissons faire, toujours inaptes à décider quoi que ce soit pour nous-mêmes.
Notre valeur n'est pas non plus cette mystique dénuée de spiritualité, au travers de laquelle nous prétendons commander aux puissances occultes. Sans chercher à nous conformer aux principes supérieurs et universels qui régissent la vie. Notre grandeur viendra de ce que nous saurons engendrer des êtres libres. Qu'ils se tiennent debout, qu'ils ne récitent leur longue généalogie que pour mieux regarder devant. Qu'ils disent : je suis parce que j'existe. Je récuse l'obscur et réfute la démence comme unique horizon. Et après qu'ils auront dit combien l'Afrique vaut mieux que ce qu'elle pense d'elle-même, des légions leur emboîteront le pas.
Je viens de te donner toute l'aide que je peux, et tu es là en train de me faire la morale. Tu crois qu'on a les moyens d'en avoir, de la morale, dans ce pays ?
La conception des êtres implique qu'ils soient considérés pour eux-mêmes, avant d'être mis au monde. Elle nécessite qu'on ait à l'esprit qu'ils sont des entités à part entière, non pas des outils de purification, non pas des moyens de se réaliser, non pas des bâtons de vieillesse, non pas la rémanence de géniteurs trépassés, mais des individus. Personne ne pense aux enfants. Des générations d'humains sont donc engendrées plutôt que conçues. Il leur appartiendra, si elles en trouvent les ressources, de se définir, de se donner une signification. Dans la misère de notre pays, dans la démence qui lui suce le cerveau, on peut parier sans trop de risques que ces vies ne feront rien que s'écouler, comme la petite goutte translucide dont elles auront jailli.
Les gens d'ici sont comme cela parce qu'ils ne savent rien d'intime sur eux-mêmes, parce qu'ils traînent une vie qu'ils n'ont jamais pensée. On leur a seulement dit qu'ils l'avaient reçue et qu'ils devaient la garder. Certains la traînent comme un boulet, d'autres l'endurent comme une longue et incurable maladie. Tous sont étranglés par la vacuité de cette vie à garder sans raison donnée, sans raison admise. C'est de vivre pour rien qu'ils mourront un jour prochain et que le monde n'en aura rien à faire. Telle est cette terre première, le fameux berceau de l'humanité : elle n'engendre plus que des faits divers.
Je crois à l'authentique plaisir de vivre l'alternance de la mélancolie et de la joie, et je crois que la misère est une circonstance, non pas une sentence.
Les gens d'ici souffrent. ils ont peur. Alors il leur faut trouver des plus petits qu'eux, des faibles à piétiner. Être en mesure de faire souffrir quelqu'un, cela rassure !
Savoir que la paix n'existe qu'en raison du tumulte et le plaisir à cause de la douleur.
Ce qui est incompréhensible, c'est la raison pour laquelle notre croyance se laisse volontiers couler vers les abysses les plus ténébreux.
Si cela pouvait leur être d'un quelconque secours, j'aurais à leur intention mille mots. Je leur parlerais d'amour et d'apaisement, de leur droit inaliénable à la lumière de lendemains flamboyants. Je leur dirais de résister plutôt que d'endurer. Si la résistance peut prendre l'apparence de l'endurance, elle n'a pas le même sens. Elle aboutit ailleurs. Je leur dirais d'inventer et de croire. Ils me répondraient en riant que cette génération n'a pas les moyens d'une politique, qu'elle peut seulement vivre la vie qui lui a été donnée, une vie de crotte de chèvre jonchant la poussière. Ils me répondraient que cette génération n'a rien à faire au monde, puisque ceux qui l'y ont fait venir se sont détournés d'elle. Où aller en partant de nulle part ?
Où aller en partant de nulle part ?
Venir avec toi ? Et pour quoi faire ? Lorsque nous sommes nées, nous étions seules. Lorsque nous mourrons , on ne mettra pas dans un cercueil à deux places. On n'est jamais avec personne.
Je m'arrête, saisie d'épouvante. Il y a des gens ici. Ils respirent la puanteur de leur propre fumier. Ils vivent baignés dans les insoutenables effluves de leur mort. C'est le cadavre que cela sent. Ne ferait-on pas tout, n'importe quoi, pour s'évader de cette fosse ? Il y a des gens ici. Leurs pieds s'engluent dans la chose visqueuse qui recouvre et asphyxie la terre. Leurs enfants ont le ventre rebondi, les membres rachitiques, les narines qui coulent, et la bouche qui avale. On déjoue la famine en absorbant ce qui sort de soi.
Êtes-vous heureuse ? Oui, je le suis, me dit-elle doucement, chaque fois que la mélancolie me quitte, je suis heureuse. Le bonheur va et vient. On ne peut pas l'emprisonner. C'est un grand voyageur.