J'ai décidé d'employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L'écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n'est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l'épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s'évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Pour le virus, l'humanité entière se partage en trois groupes : les susceptibles, c'est-à-dire tous ceux qu'il pourrait encore contaminer ; les infectés, c'est-à-dire ceux qu'il a déjà contaminés ; et les rejetés, ceux qu'il ne peut plus contaminer.
La meilleure décision n'est pas celle que j'ai prise en fonction de mon intérêt exclusif. La meilleure décision est celle qui considère mon intérêt et en même temps celui de tous les autres. Bref, je regrette, mais ce sera pour plus tard.
Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.
Je cherche une formule concise, un slogan à mémoriser, et je le trouve dans un article de Science datant de 1972 : More is different : (Plus est différent).
Essayons d'imaginer ce qui se passerait – ce qui se passera – si le Covid?19 se répandait impétueusement dans des régions d'Afrique où les structures hospitalières sont plus déficientes que les nôtres. Où les structures hospitalières sont totalement inexistantes.
J'essaie maintenant d'imaginer que le virus arrive là […] parce que nous ne nous sommes pas assez démenés pour le contenir, parce que nous voulions à tout prix nous rendre à la fête d'anniversaire de notre ami. Qui assumera alors la responsabilité de notre fatalisme privilégié ?
Ce qui se produit avec le Covid-19 [coronavirus] arrivera de plus en plus souvent. Parce que la contagion est un symptôme. L'infection réside dans l'écologie.
La contagion est donc une invitation à réfléchir. La quarantaine en offre l'occasion. Réfléchir à quoi ? Au fait que nous n'appartenons pas seulement à la communauté humaine. Nous sommes l'espèce la plus envahissante d'un fragile et superbe écosystème.
Le virus a révélé ce cercle vicieux, une boucle de méfiance qui se produit presque chaque fois que la science effleure notre quotidien. C'est de cette boucle, non des chiffres, que naît la panique. […] D'ailleurs, la panique est une invention circulaire du dieu Pan. Il arrivait au dieu de pousser des hurlements si forts que sa propre voix l'effrayait et qu'il partait en courant, terrifié par lui-même.
L’Italie, à la surprise de bon nombre d’observateurs, s’est retrouvée sur le podium de cette compétition anxiogène. (…) Mes rendez-vous des prochains jours ont été annulés en vertu des mesures de confinement ; j’en ai moi-même repoussé d’autres. J’ai échoué dans un espace vide inattendu. C’est un présent largement partagé : nous traversons un intervalle de suspension de notre quotidien, une interruption de notre rythme, comme dans certaines chansons, lorsque la batterie cesse et que la musique semble se dilater. Établissements scolaires fermés, de rares avions dans le ciel, des pas solitaires et sonores dans les couloirs des musées, partout plus de silence que d’habitude.
L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s’évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes
J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s’évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau : cela s’est déjà produit et cela se reproduira.
Avant d’être des urgences médicales, les épidémies sont des urgences mathématiques. Car les mathématiques ne sont pas vraiment la science des nombres, elles sont la science des relations : elles décrivent les liens et les échanges entre différentes entités en s’efforçant d’oublier de quoi ces entités sont faites, en les rendant abstraites sous forme de lettres, de fonctions, de vecteurs, de points et de surfaces. La contagion est une infection de notre réseau de relations.
Le CoV-2 [le SARS-CoV-2, le type de coronavirus qui provoque l’épidémie de Covid-19] est la forme de vie la plus élémentaire que nous connaissions. Afin de comprendre son action, nous devons adopter son intelligence limitée, nous voir ainsi qu’il nous voit. Et nous rappeler que le CoV-2 ne s’intéresse guère à nous, à notre âge, à notre sexe, à notre nationalité ou à nos préférences. Pour le virus, l’humanité entière se partage en trois groupes : les Susceptibles, c’est-à-dire tous ceux qu’il pourrait encore contaminer ; les Infectés, c’est-à-dire ceux qu’il a déjà contaminés ; et les Rejetés, ceux qu’il ne peut plus contaminer. Susceptibles, Infectés, Rejetés : SIR.
D’après la carte de la contagion qui vibre sur mon écran, le nombre des Infectés dans le monde s’élève, à cet instant, à environ 40 000 ; celui des Rejetés, morts ou guéris, est légèrement supérieur.
Mais c’est l’autre groupe qu’il faut surveiller, celui qu’on ne mentionne pas. Les Susceptibles, les êtres humains que le CoV-2 pourrait encore infecter, constituent une population d’un peu moins de 7 milliards et demi d’individus.
La nature préfère les croissances vertigineuses, ou résolument plus douces, les exposants et les logarithmes. La nature est par nature non linéaire.
Les épidémies ne font pas exception à la règle. Toutefois, un comportement qui ne surprend pas les scientifiques peut atterrer tous les autres. L’augmentation des cas devient ainsi « une explosion » ; dans les titres des journaux, elle est « inquiétante », « dramatique », alors qu’elle était juste prévisible. C’est la distorsion de ce qui est normal qui engendre la peur.
Les cas de Covid-19 n’augmentent pas de manière constante en Italie ni ailleurs ; dans cette phase, ils augmentent beaucoup plus rapidement, et cela n’a rien, mais vraiment rien, de mystérieux.
Cette épidémie semble m’avoir pris la tête plus qu’elle ne le devrait. Je suis plutôt hypocondriaque, je demande un soir sur deux à ma femme de me tâter le front, pourtant il ne s’agit pas de ça. Je n’ai pas peur de tomber malade. De quoi, alors ? De tout ce que la contagion risque de changer. De découvrir que l’échafaudage de la civilisation que je connais est un château de cartes. J’ai peur de la table rase, mais aussi de son contraire : que la peur passe en vain, sans laisser de trace derrière elle.
Si nous n’avons pas d’anticorps contre le CoV-2, nous en avons contre tout ce qui nous déconcerte. Nous voulons toujours connaître les dates de début et de fin des choses. Nous sommes habitués à imposer notre rythme à la nature, et non le contraire. J’exige donc que la contagion s’achève dans une semaine, qu’on retourne à la normale. Je l’exige en l’espérant.
Les épidémiologistes savent que le seul moyen de stopper l’épidémie est de réduire le nombre de Susceptibles. Leur densité dans la population doit s’amenuiser de façon à rendre la diffusion improbable.
Les vaccins ont le pouvoir mathématique de nous faire passer de la catégorie Susceptibles à la catégorie Rejetés sans que nous ayons à traverser la maladie. Ils nous intéressent parce qu’ils nous sauvent du virus, mais ils intéressent encore plus les infectiologues parce qu’ils nous sauvent de l’épidémie. Il ne serait même pas nécessaire d’être tous vaccinés, il suffirait que nous le soyons selon un pourcentage significatif, atteindre ce que l’on appelle l’« immunité grégaire ».