Œuvre

Contagions (2020)

Or, le CoV-2 bénéficie de la chance des débutants. Il nous a surpris impréparés et vierges, sans anticorps ni vaccin. Il est trop nouveau pour nous. Traduite en modèle SIR, cette charge de nouveauté signifie que nous sommes tous Susceptibles. Voilà pourquoi nous devrons résister le temps nécessaire. Le seul vaccin dont nous disposons est une forme un peu désagréable de prudence.
A Milan, on a fermé les écoles, les universités, les musées, les théâtres, les salles de sport. Je reçois sur mon téléphone portable des photos de la désolation dans les rues du centre-ville. Le 15 août, un 2 mars. Ici, à Rome, on respire encore un air de normalité, mais c’est une normalité conditionnée. Partout, on perçoit l’arrivée du changement.
La contagion a déjà compromis nos liens. Et apporté une grande solitude : la solitude des malades dans les unités de soins intensifs, qui communiquent à travers une vitre, et une autre, diffuse, celle des bouches cachées derrière les masques, des regards soupçonneux, de l’obligation de rester chez soi. Dans la contagion, nous sommes tous libres et assignés à résidence.
Dans la contagion, nous sommes tous libres et assignés à résidence.
Personne n’aime être exclu. Et savoir que notre séparation du monde est transitoire ne suffit pas à effacer notre souffrance. Nous éprouvons un besoin désespéré d’être avec les autres, parmi les autres, à moins d’un mètre des personnes qui ont de l’importance pour nous. C’est une exigence constante qui ressemble à la respiration.
L’épidémie nous encourage à nous considérer comme les membres d’une collectivité. Elle nous oblige à accomplir un effort d’imagination auquel nous ne sommes pas accoutumés : voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels. Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.
Lors d’une épidémie, les Susceptibles doivent se protéger également pour protéger les autres. Les Susceptibles constituent aussi un cordon sanitaire. Ainsi, dans la contagion, ce que nous faisons ou nous abstenons de faire ne nous concerne plus exclusivement. C’est une chose que j’aimerais ne pas oublier, y compris quand tout sera terminé.
Ainsi, dans la contagion, ce que nous faisons ou nous abstenons de faire ne nous concerne plus exclusivement. C’est une chose que j’aimerais ne pas oublier, y compris quand tout sera terminé.
Aujourd’hui encore, dire « mondialisation » me désoriente comme une idée vague, protéiforme. Mais j’arrive au moins à en deviner le périmètre, ses effets collatéraux la dessinent. Par exemple, une pandémie. Par exemple, cette nouvelle forme de responsabilité élargie, à laquelle aucun d’entre nous ne peut se soustraire.
Si les êtres humains qui interagissent entre eux étaient reliés par des traits de stylo, le monde serait un unique et gigantesque gribouillis. En 2020, même l’ermite le plus rigoureux a un taux minimal de connexions. Nous vivons dans un graphe beaucoup, beaucoup plus connexe, pour employer le langage mathématique. Le virus suit les traits de stylo et arrive partout.
Cette méditation galvaudée de John Donne, « aucun homme n’est une île », prend dans la contagion une nouvelle et obscure signification.
Un de mes amis a épousé une Japonaise. Ils vivent dans la région de Milan et ont une fillette de 5 ans. Pas plus tard qu’hier, mère et fille étaient au supermarché, et deux types se sont mis à hurler que tout était leur faute, qu’elles devaient retourner chez elles, en Chine. La peur nous pousse à agir bizarrement.
La peur nous pousse à agir bizarrement.
Personne n’est vraiment à la hauteur d’une tâche nouvelle. Dans le genre de circonstance que nous traversons, on observe toutes sortes de réactions : rage, panique, froideur, cynisme, incrédulité, résignation. Il suffirait de s’en souvenir pour ne pas oublier de faire preuve d’un peu plus de prudence que d’habitude, d’un peu plus de compassion. Et pour éviter de crier des insultes inconvenantes dans les rayons des supermarchés.
Les virus comptent parmi les nombreux réfugiés de la destruction environnementale. A côté des bactéries, des champignons, des protozoaires. Si nous parvenions à nous défaire d’un peu de notre égocentrisme, nous constaterions que ce ne sont pas tant les nouveaux microbes qui viennent à nous, c’est plutôt nous qui les débusquons.
Je me suis autorisé un peu d’emphase, au début, en affirmant que ce qui arrive s’est déjà produit et se reproduira. Ce n’était pas une prophétie improvisée. Ce n’était même pas une prophétie. Je peux même ajouter à présent, impartialement, que ce qui se produit avec le Covid-19 arrivera de plus en plus souvent. Parce que la contagion est un symptôme. L’infection réside dans l’écologie.
La contagion est donc une invitation à réfléchir. La quarantaine en offre l’occasion. Réfléchir à quoi ? Au fait que nous n’appartenons pas seulement à la communauté humaine. Nous sommes l’espèce la plus envahissante d’un fragile et superbe écosystème.
Dans la contagion, on se dispute surtout à propos de la différence entre le Covid-19 et la grippe saisonnière. Mais aussi à propos des mesures de confinement, jugées trop faibles ou excessives. Il en est ainsi depuis le début : il y a, d’un côté, les gens qui soulignent la propension du virus à vous envoyer à l’hôpital ; de l’autre, ceux qui en parlent comme d’un rhume très surévalué. Ceux qui disent de se laver les mains un peu plus souvent que d’habitude, rien de plus, et ceux qui demandent que le pays entier soit placé en quarantaine. « Selon les experts », « la parole aux experts », « mais les experts pensent que ».
« Ce qui est sacré dans la science, c’est la vérité », écrivait Simone Weil. Mais quelle est la vérité lorsqu’on interroge les mêmes données, partage les mêmes modèles et arrive à des conclusions opposées ?
Dans la contagion, la science nous a déçus. Nous voulions des certitudes et nous avons trouvé des opinions. Nous avons oublié que cela marche toujours ainsi, ou plutôt que cela ne marche qu’ainsi, que le doute est pour la science encore plus sacré que la vérité. A présent, cela ne nous intéresse pas. Nous regardons les spécialistes se quereller, comme des enfants assistant aux disputes de leurs parents, de bas en haut. Puis nous nous querellons entre nous.
Quand les quotidiens ont décidé de ne plus publier le nombre des contagions sur leur page d’accueil, j’ai éprouvé un sentiment de mécontentement et de trahison. J’ai commencé à en consulter d’autres. Dans la contagion, l’information transparente n’est pas un droit : c’est une prophylaxie essentielle. Plus un Susceptible est informé – sur les chiffres, les lieux, la concentration de patients dans les hôpitaux –, plus son attitude sera appropriée au contexte.
Si les institutions se fient aux experts, elles ne se fient pas autant à nous autres citoyens, à notre résistance émotive. Les experts n’ont pas non plus une grande confiance en nous, ils nous parlent d’une façon trop simple, que nous jugeons suspecte. Quant aux institutions, nous les soupçonnions déjà avant et nous continuerons de les soupçonner ensuite. Voilà pourquoi nous souhaiterions nous rapprocher des experts, mais nous les voyons vaciller. Dans l’incertitude, nous finissons par adopter des comportements encore pires, attirant la méfiance sur nous.
Le virus a révélé ce cercle vicieux, une boucle de méfiance qui se produit presque chaque fois que la science effleure notre quotidien. C’est de cette boucle, non des chiffres, que naît la panique.
Tandis que l’épidémie progresse, se rapprochant des 100 000 contagions, j’assiste à l’effritement de mon calendrier. Le mois de mars ne sera pas conforme aux prévisions. Nous verrons ce qu’il en sera d’avril. C’est une sensation étrange de perte de contrôle, je n’y suis pas habitué, mais je ne m’y oppose pas non plus. Il n’y a pas un seul de ces rendez-vous qui ne puisse être reporté ou annulé sans regrets. Nous faisons face à quelque chose de plus grand qui mérite notre attention et notre respect. Qui exige tous les sacrifices et toute la responsabilité dont nous sommes capables.
Cette crise est en étroite relation avec le temps. Avec notre façon d’organiser, de tordre, de subir le temps. Nous sommes à la merci d’une force microscopique qui a l’arrogance de prendre des décisions à notre place. Nous nous retrouvons comprimés et rageurs, comme prisonniers d’un embouteillage, mais sans qu’il y ait personne autour de nous.