Personne n’est vraiment à la hauteur d’une tâche nouvelle. Dans le genre de circonstance que nous traversons, on observe toutes sortes de réactions : rage, panique, froideur, cynisme, incrédulité, résignation. Il suffirait de s’en souvenir pour ne pas oublier de faire preuve d’un peu plus de prudence que d’habitude, d’un peu plus de compassion. Et pour éviter de crier des insultes inconvenantes dans les rayons des supermarchés.
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Or, le CoV-2 bénéficie de la chance des débutants. Il nous a surpris impréparés et vierges, sans anticorps ni vaccin. Il est trop nouveau pour nous. Traduite en modèle SIR, cette charge de nouveauté signifie que nous sommes tous Susceptibles. Voilà pourquoi nous devrons résister le temps nécessaire. Le seul vaccin dont nous disposons est une forme un peu désagréable de prudence.
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Je me suis autorisé un peu d’emphase, au début, en affirmant que ce qui arrive s’est déjà produit et se reproduira. Ce n’était pas une prophétie improvisée. Ce n’était même pas une prophétie. Je peux même ajouter à présent, impartialement, que ce qui se produit avec le Covid-19 arrivera de plus en plus souvent. Parce que la contagion est un symptôme. L’infection réside dans l’écologie.
Tout est malade dehors, disait-il. Tu ne le vois pas ? Tu ne vois pas que nous avons tout abîmé ?
Si les êtres humains qui interagissent entre eux étaient reliés par des traits de stylo, le monde serait un unique et gigantesque gribouillis. En 2020, même l’ermite le plus rigoureux a un taux minimal de connexions. Nous vivons dans un graphe beaucoup, beaucoup plus connexe, pour employer le langage mathématique. Le virus suit les traits de stylo et arrive partout.
Qui tue un animal adulte deviendra fou. Qui mange de la viande sera de couleur rouge ou rousse, une coccinelle ou un renard. Qui vole rampera. Qui tue un être humain renaîtra comme la plus abominable des créatures, voilà ce qu’affirmait Cesare. Puis il ajoutait : Priez notre Seigneur Dieu afin qu’il ait pitié de vous, demandez sans cesse son pardon.
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J'ai décidé d'employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L'écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n'est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l'épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s'évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Pour le virus, l'humanité entière se partage en trois groupes : les susceptibles, c'est-à-dire tous ceux qu'il pourrait encore contaminer ; les infectés, c'est-à-dire ceux qu'il a déjà contaminés ; et les rejetés, ceux qu'il ne peut plus contaminer.
La meilleure décision n'est pas celle que j'ai prise en fonction de mon intérêt exclusif. La meilleure décision est celle qui considère mon intérêt et en même temps celui de tous les autres. Bref, je regrette, mais ce sera pour plus tard.
Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.
Je cherche une formule concise, un slogan à mémoriser, et je le trouve dans un article de Science datant de 1972 : More is different : (Plus est différent).