La contagion a déjà compromis nos liens. Et apporté une grande solitude : la solitude des malades dans les unités de soins intensifs, qui communiquent à travers une vitre, et une autre, diffuse, celle des bouches cachées derrière les masques, des regards soupçonneux, de l’obligation de rester chez soi. Dans la contagion, nous sommes tous libres et assignés à résidence.
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Le virus a révélé ce cercle vicieux, une boucle de méfiance qui se produit presque chaque fois que la science effleure notre quotidien. C'est de cette boucle, non des chiffres, que naît la panique. […] D'ailleurs, la panique est une invention circulaire du dieu Pan. Il arrivait au dieu de pousser des hurlements si forts que sa propre voix l'effrayait et qu'il partait en courant, terrifié par lui-même.
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J'essaie maintenant d'imaginer que le virus arrive là […] parce que nous ne nous sommes pas assez démenés pour le contenir, parce que nous voulions à tout prix nous rendre à la fête d'anniversaire de notre ami. Qui assumera alors la responsabilité de notre fatalisme privilégié ?
Dépersonnaliser les hommes,les amis, voilà l'astuce, effacer leurs traits, le timbre de leur voix et même leur odeur jusqu'à ce qu'on soit capable de les considérer comme une simple unité. Peut-être devrait-il utiliser cette technique pour résoudre l'autre problème.
e temps de l’anomalie est venu, nous devons apprendre à vivre dans cette anomalie, à trouver des raisons de l’accueillir qui ne soient pas uniquement la peur de mourir. Il est peut-être vrai que les virus sont privés d’intelligence, cependant ils sont en cela plus habiles que nous : ils ont la capacité de muter rapidement, de s’adapter. Nous avons intérêt à en prendre de la graine (…).
Tandis que l’épidémie progresse, se rapprochant des 100 000 contagions, j’assiste à l’effritement de mon calendrier. Le mois de mars ne sera pas conforme aux prévisions. Nous verrons ce qu’il en sera d’avril. C’est une sensation étrange de perte de contrôle, je n’y suis pas habitué, mais je ne m’y oppose pas non plus. Il n’y a pas un seul de ces rendez-vous qui ne puisse être reporté ou annulé sans regrets. Nous faisons face à quelque chose de plus grand qui mérite notre attention et notre respect. Qui exige tous les sacrifices et toute la responsabilité dont nous sommes capables.
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J'ai décidé d'employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L'écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n'est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l'épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s'évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Pour le virus, l'humanité entière se partage en trois groupes : les susceptibles, c'est-à-dire tous ceux qu'il pourrait encore contaminer ; les infectés, c'est-à-dire ceux qu'il a déjà contaminés ; et les rejetés, ceux qu'il ne peut plus contaminer.
La meilleure décision n'est pas celle que j'ai prise en fonction de mon intérêt exclusif. La meilleure décision est celle qui considère mon intérêt et en même temps celui de tous les autres. Bref, je regrette, mais ce sera pour plus tard.
Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.
Je cherche une formule concise, un slogan à mémoriser, et je le trouve dans un article de Science datant de 1972 : More is different : (Plus est différent).