Je cherche une formule concise, un slogan à mémoriser, et je le trouve dans un article de Science datant de 1972 : More is different : (Plus est différent).
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Les épidémies ne font pas exception à la règle. Toutefois, un comportement qui ne surprend pas les scientifiques peut atterrer tous les autres. L’augmentation des cas devient ainsi « une explosion » ; dans les titres des journaux, elle est « inquiétante », « dramatique », alors qu’elle était juste prévisible. C’est la distorsion de ce qui est normal qui engendre la peur.
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Tandis que l’épidémie progresse, se rapprochant des 100 000 contagions, j’assiste à l’effritement de mon calendrier. Le mois de mars ne sera pas conforme aux prévisions. Nous verrons ce qu’il en sera d’avril. C’est une sensation étrange de perte de contrôle, je n’y suis pas habitué, mais je ne m’y oppose pas non plus. Il n’y a pas un seul de ces rendez-vous qui ne puisse être reporté ou annulé sans regrets. Nous faisons face à quelque chose de plus grand qui mérite notre attention et notre respect. Qui exige tous les sacrifices et toute la responsabilité dont nous sommes capables.
Dans la contagion, on se dispute surtout à propos de la différence entre le Covid-19 et la grippe saisonnière. Mais aussi à propos des mesures de confinement, jugées trop faibles ou excessives. Il en est ainsi depuis le début : il y a, d’un côté, les gens qui soulignent la propension du virus à vous envoyer à l’hôpital ; de l’autre, ceux qui en parlent comme d’un rhume très surévalué. Ceux qui disent de se laver les mains un peu plus souvent que d’habitude, rien de plus, et ceux qui demandent que le pays entier soit placé en quarantaine. « Selon les experts », « la parole aux experts », « mais les experts pensent que ».
L’Italie, à la surprise de bon nombre d’observateurs, s’est retrouvée sur le podium de cette compétition anxiogène. (…) Mes rendez-vous des prochains jours ont été annulés en vertu des mesures de confinement ; j’en ai moi-même repoussé d’autres. J’ai échoué dans un espace vide inattendu. C’est un présent largement partagé : nous traversons un intervalle de suspension de notre quotidien, une interruption de notre rythme, comme dans certaines chansons, lorsque la batterie cesse et que la musique semble se dilater. Établissements scolaires fermés, de rares avions dans le ciel, des pas solitaires et sonores dans les couloirs des musées, partout plus de silence que d’habitude.
e temps de l’anomalie est venu, nous devons apprendre à vivre dans cette anomalie, à trouver des raisons de l’accueillir qui ne soient pas uniquement la peur de mourir. Il est peut-être vrai que les virus sont privés d’intelligence, cependant ils sont en cela plus habiles que nous : ils ont la capacité de muter rapidement, de s’adapter. Nous avons intérêt à en prendre de la graine (…).
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J'ai décidé d'employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L'écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n'est pas tout : je ne veux pas passer à côté de ce que l'épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s'évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Pour le virus, l'humanité entière se partage en trois groupes : les susceptibles, c'est-à-dire tous ceux qu'il pourrait encore contaminer ; les infectés, c'est-à-dire ceux qu'il a déjà contaminés ; et les rejetés, ceux qu'il ne peut plus contaminer.
La meilleure décision n'est pas celle que j'ai prise en fonction de mon intérêt exclusif. La meilleure décision est celle qui considère mon intérêt et en même temps celui de tous les autres. Bref, je regrette, mais ce sera pour plus tard.
Dans la contagion, nous sommes un organisme unique. Dans la contagion, nous redevenons une communauté.
Je cherche une formule concise, un slogan à mémoriser, et je le trouve dans un article de Science datant de 1972 : More is different : (Plus est différent).