Œuvre

Carnets III, mars 1951 - décembre 1959 (1989)

Qui ne donne rien n'a rien. Le plus grand malheur n'est pas de ne pas être aimé, mais de ne pas aimer.
Partagé entre un être qui refuse totalement la mort et un être qui l'accepte totalement.
Style. Prudence devant les formules. Elles sont parfois comme le tonnerre: elles frappent mais n'éclairent pas.
Naïveté de l'intellectuel de 1950 qui croit qu'il faut se raidir pour se grandir.
L'enfer, c'est le paradis plus la mort.
L'enfer est ici, à vivre. Seuls échappent ceux qui s'extraient de la vie.
L'honneur tient à un fil. S'il se maintient, c'est souvent par chance.
On se supporte grâce au corps - à la beauté. Mais le corps vieillit. Quand la beauté se dégrade, alors les psychologies seules restent en présence - et elles s'affrontent, sans intermédiaire.
Il y a des gens qui souffrent raide et d'autres qui souffrent souple: les acrobates, les virtuoses (installés) de la douleur.
Deux erreurs vulgaires: l'existence précède l'essence ou l'essence l'existence. L'une et l'autre marchent et s'élèvent du même pas.
Trop de sécurité pour le coeur de l'enfant, et sa vie d'adulte se passera à réclamer cette sécurité aux êtres - alors que les êtres ne sont que l'occasion du risque et de la liberté.
Nous entretenons avec certains êtres des rapports de vérité. Avec d'autres, des rapports de mensonge. Ces derniers ne sont pas les moins durables.
L'altruisme est une tentation, comme le plaisir.
Ces pensées qu'on ne dit pas et qui vous mettent au-dessus de toutes choses, dans un air libre et vif.
Il y a des moments où se laisser aller à la sincérité équivaut à un relâchement inexcusable.
Personne ne mérite d'être aimé - personne à la mesure de ce don sans mesure. Celui qui le reçoit découvre alors l'injustice.
Tout le monde est réaliste. Personne ne l'est. Finalement ce n'est pas l'esthétique qui importe, mais l'attitude intérieure.
La littérature des pays totalitaires ne meurt pas tant parce qu'elle est dirigée que parce qu'elle est coupée des autres littératures. Tout artiste qui, d'avance, n'est pas ouvert à la réalité entière est mutilé.
Toute société est basée sur l'aristocratie, car celle-ci, la vraie, est exigence à l'égard de soi-même et sans cette exigence toute société meurt.
A quarante ans, on ne crie plus le mal, on le connaît et on lutte selon ce qu'on doit. On peut alors s'occuper de créer sans rien oublier.
Ce monde ne remue tant, comme un ver coupé, que parce qu'il a perdu la tête. Il cherche ses aristocrates.
Tout vient de mon impossibilité congénitale à être un bourgeois et un bourgeois content. La moindre apparence de stabilité dans ma vie me terrifie.
Pourquoi la faiblesse devant le plaisir serait-elle plus coupable que la faiblesse devant la douleur. Celle-ci commet parfois des ravages incomparables.
Le goût de la création est si fort que ceux qui en sont incapables choisissent le communisme qui leur assure une création toute collective.
La seule industrie française qui ne connaisse pas le sous-emploi est la méchanceté.