Œuvre

Camarade Papa

L'Histoire est un leurre. Au mieux le compte-rendu rieur d'un temps et son humeur.
Maman dit que les histoires qui nous touchent, il faut les enfermer au fond de son coeur pour ne pas les oublier.
Les grands-soirs-Maman, elle écrit des notes dans la pile de livres sur son bureau. Je l'imite avec mes livres de classe. Plus je note mes livres, plus je reste avec Maman, alors je note. Et quand je note suffisamment longtemps, elle finit par s'arrêter de noter. Elle se lève, me serre dans ses bras.
J'ai honte d'avoir ces années d'avance. Je ne veux pas être un patron chien, aboyer sur les ouvriers et cumuler comme ça les années d'avance sans les partager avec les masses laborieuses.
Maman est au paradis socialiste. Camarade Papa à la commune de Paris. Moi je pars pour l'enfer des colonies d'Afrique et d'Asie.
À la maison, Maman me parle le néerlandais de l'école, Camarade Papa le français de la révolution. Entre eux, ils parlent le cri. Le cri du peuple souverain pour dénoncer l'odieuse pression capitaliste sur les sources de ressources.
Maman dit que les histoires qui nous touchent, il faut les enfermer au fond de son coeur pour ne pas les oublier. Alors les grands-soirs-Maman, on fait des échanges de prisonniers : mes histoires de classe populaire, inclus les bagarres avec Marko-le-jaloux, contre ses rêves de socialisme africain.
Les maîtresses ne me dérangent pas. J'ai plusieurs leçons d'avance. Elles disent même que j'ai des années. Elles veulent que je parte dans une école spéciale loin du quartier. Sacriprivilège ! On vit dans le quartier rouge. Le plus beau de la ville. Camarade Papa refuse avec catégorie que je change de classe populaire parce qu'un bon révolutionnaire ne doit pas être coupé du peuple.