Sa voix lui sembla celle de quelqu'un d'autre. La voix d'une narratrice. La voix détachée d'une conteuse. Une narratrice omnisciente, une narratrice qui aurait connu depuis le début l'ensemble des faits, mais aurait choisi de ne les révéler qu'au compte-goutte.
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Qu'est-ce que je faisais, en fait, avec tous ces hommes ? Je me disais que si on retirait leurs coeurs de leurs corps et qu'on les posait sur une table, tous les trois, il serait impossible de les reconnaître. Alors, qu'est-ce que je faisais, avec ces trois-là en même temps ?
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Mais moi, j'étais calme, planant en permanence à trois mètres au dessus de mon corps. Peut-être qu'avec moi n'était pas différent qu'être tout seul. Vous pouviez être aussi rustre que vous le vouliez, après. C'était sans doute ça qui plaisait en moi.
Elle commençait à mesurer la difficulté d'être une belle-mère, ou une mère. On passait son temps à tenter de convaincre des enfants de choses dont on n'était pas sûr soi même.
Personne ne naît sans héritage. Comment avait-elle pu croire pendant toutes ces années, qu'il en était autrement ? Holly aurait dû savoir mieux que quiconque que les gènes sont le destin. Que le passé réside en soi. Qu'à moins de le trancher ou de se le faire amputer par opération chirurgicale, il vous suit jusqu'au jour de votre mort.
Parfois l'âme pouvait être derrière le corps, peut-être, mais parfois elle pouvait être à côté ou en dessous, ou au-dessus, mais oui, actuellement, elle se trouvait à l'intérieur. Un livre, par exemple, avait son âme dans le creux entre les deux pages du milieu. C'était typique des choses pliables. Comme les papillons qui avaient l'âme où leurs deux ailes se rejoignaient.
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Il ne lui restait plus rien d'autre à faire que de planifier le néant des jours à venir.
Il n'y a pas d'adjectifs pour décrire la légèreté, la blancheur légère que je ressens. C'est comme si j'avais été prise dans un filet diaphane – je suis désincarnée, le filet ne retient que mon essence, qui flotte dans la brise. Ou alors, comme si j'avais des poids attachés à mes poignets et à mes chevilles, mais ces poids sont plus légers que moi, comme si je portais une robe faite d'émotions – un tricot humide et invisible.
L'hiver nous est tombé dessus en petits fragments célestes brillants d'oxygène et d'éther, qui viennent frapper le sol comme de minuscules éclats de verre froid.
Plus je regarde, plus ce vide devient vide et clair. Comme si j'avais ouvert une porte sur de l'espace pur – plat, mais caverneux et brillant –, comme si, si jamais j'entrais, j'allais tomber pour toujours dans le futur.
Mais l'avenir m'ennuie. Je me vois en train de suivre cet avenir, comme une feuille dans un courant d'air.