Greg était aussi laid que certains chiens, repoussants au point qu'on ne peut pas s'empêcher de les caresser, de fondre devant leur truffe humide, leurs gencives noires qu'ils découvrent en grognant, les traits aplatis de leur gueule. Ces chiens que leurs propriétaires appellent toujours par un petit nom affectueux (Bing, Princess, Missy). On en voit partout, on dirait qu'ils ont été inventés uniquement pour nous donner quelque chose de laid à apprécier.
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Il n'y a pas d'adjectifs pour décrire la légèreté, la blancheur légère que je ressens. C'est comme si j'avais été prise dans un filet diaphane – je suis désincarnée, le filet ne retient que mon essence, qui flotte dans la brise. Ou alors, comme si j'avais des poids attachés à mes poignets et à mes chevilles, mais ces poids sont plus légers que moi, comme si je portais une robe faite d'émotions – un tricot humide et invisible.
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Elle se souvint alors qu'elle avait eu l'impression, le regard baissé sur le visage inexpressif de sa mère défunte, que cela pouvait se produire. S'échapper de son corps. Que le corps était une manière de cage. Que le moi, l'âme, ne vivait pas en cage. Que ne pas avoir de cage était le but, atteint dans la mort.
Les garçons sont toujours plus beaux en pleine activité, quand ils oublient la présence des filles. Suant durant un match de base-ball. Traversant un terrain de football américain en courant, ballon sous le bras.
Elle se demandait à quoi pouvait ressembler septembre pour qui ne travaillait pas dans l'enseignement. Se trouvait-on épargné par la mélancolique réminiscence de ce mois-là ? Si oui, ce devait être comme de sécher un des douze travaux d'Hercule ; on ne coupait pas certes au bourdon de Noël, mais au moins n'avait-on pas à revivre la fin de toutes les grandes vacances de sa vie, cette triste prise de conscience de sa propre mortalité, quand une fois encore, année après année, les enfants envahissaient votre univers avec leurs pulls neufs et leurs crayons bien taillés. Non, supposait-elle, nul ne devait y couper. Ce calendrier se gravait de si bonne heure dans le psyché de chacun. Personne n'échappait au caractère funeste de septembre.
Débusquer le poil rebelle sur un genou ou sous les aisselles exigeait beaucoup de travail, de dévouement. Il fallait passer assez de temps devant le miroir chaque jour pour s'assurer que lorsqu'on s'en éloignait, on emportait avec soi l'image que l'on voulait donner au reste du monde.
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Il ne lui restait plus rien d'autre à faire que de planifier le néant des jours à venir.
L'hiver nous est tombé dessus en petits fragments célestes brillants d'oxygène et d'éther, qui viennent frapper le sol comme de minuscules éclats de verre froid.
Plus je regarde, plus ce vide devient vide et clair. Comme si j'avais ouvert une porte sur de l'espace pur – plat, mais caverneux et brillant –, comme si, si jamais j'entrais, j'allais tomber pour toujours dans le futur.
Mais l'avenir m'ennuie. Je me vois en train de suivre cet avenir, comme une feuille dans un courant d'air.
Je rêve que mes draps sont devenus de la neige et que leur blancheur froide m'enveloppe dans l'hiver.