Auteur

Níkos Kazantzákis

Au cours de ma vie, mes plus grands bienfaiteurs ont été les voyages et les rêves.
Parmi les hommes, vivants et morts, bien peu m'ont aidé dans ma lutte ; si je voulais distinguer cependant ceux qui ont laissé dans mon âme les empreintes les plus profondes, j'en signalerais trois ou quatre : Homère, Bergson, Nietzsche et Zorbas.
Si le coeur de l'homme ne déborde pas d'amour ou de colère, rien ne peut se faire en ce monde.
L'âme humaine, embourbée dans la chair, est encore à l'état brut, imparfaite.
Se séparer lentement des être aimés, quelle amertume ! Mieux vaut trancher dans le vif, et retrouver la solitude, climat naturel de l'homme.
Dieu à chaque instant change de visage. Heureux celui qui peut le reconnaître sous chacun de ses masques.
Chaque nation, chaque âge met à la divinité son propre masque, mais au-delà de tous les masques, dans tous les âges et chez toutes les nations on trouve toujours la même divinité.
Il y a trois catégories d'âmes, trois catégories de prières : - a) Je suis un arc entre tes mains, Seigneur ; tends-moi, sinon je pourrirai. - b) Ne me tends pas trop, Seigneur, sinon je me briserais. - c) Tends-moi tant que tu peux, Seigneur, et que je me brise !
Le bon maître ne veut pas de récompense plus éclatante que celle-là : former un élève qui le dépasse.
Nous restâmes silencieux auprès du brasero, tard dans la nuit. Je sentais de nouveau combien le bonheur est chose simple et frugale : un verre de vin, une châtaigne, un misérable poêle, la rumeur de la mer. Rien d'autre. Et pour sentir que tout cela c'est du bonheur, il ne faut qu'un coeur simple et frugal.
Mer, douceur automnale, îles baignées de lumière, voile diaphane de petite pluie fine qui couvrait l'immortelle nudité de la Grèce. Heureux, pensai-je, l'homme à qui il a été donné, avant de mourir, de naviguer dans la mer égéenne.
Il existe donc autant de bonheurs qu'il y a de tailles d'hommes. Tel est, mon cher élève et maître, mon bonheur aujourd'hui : je le mesure, le remesure, inquiet, pour savoir quelle est maintenant ma taille. Parce que, tu le sais bien, la taille de l'homme n'est pas toujours la même.
Confucius dit : « Beaucoup cherchent le bonheur plus haut que l'homme ; d'autres, plus bas. Mais le bonheur est à la taille de l'homme. » C'est juste. Il existe donc autant de bonheurs qu'il y a de tailles d'hommes. Tel est, mon cher élève et maître, mon bonheur aujourd'hui : je le mesure, le remesure, inquiet, pour savoir quelle est maintenant ma taille. Parce que, tu le sais bien, la taille de l'homme n'est pas toujours la même.
Le vieux monde est palpable, solide, nous le vivons et luttons à chaque instant avec lui, il existe. Le monde de l'avenir n'est pas encore né, il est insaisissable, fluide, fait de la lumière dont sont tissés les rêves, c'est un nuage battu par des vents violents - l'amour, la haine, l'imagination, le hasard, Dieu...
Mer, douceur automnale, îles baignées de lumière, voile diaphane de petite pluie fine qui couvrait l'immortelle nudité de la Grèce. Heureux, pensai-je, l'homme à qui il a été donné, avant de mourir de naviguer dans la mer égéenne. Nombreuses sont les joies de ce monde - les femmes, les fruits, les idées. Mais fendre cette mer là, par un tendre automne, en murmurant le nom de chaque île, je crois qu'il n'est pas de joie qui, davantage, plonge le coeur de l'homme dans le Paradis.
Je me souvins d'un matin où j'avais découvert un cocon dans l'écorce d'un arbre, au moment où le papillon brisait l'enveloppe et se préparait à sortir. J'attendis un long moment, mais il tardait beaucoup, et moi j'étais pressé. Énervé je me penchai et me mis à le réchauffer de mon haleine. Je le réchauffais, impatient, et le miracle commença à se derouler devant moi, à un rythme plus rapide que nature. L'enveloppe s'ouvrit, le papillon sortit en se traînant, et je n'oublierai jamais l'horreur que j'éprouvai alors: ses ailes n'étaient pas encore écloses et de tout son petit corps tremblant il s'efforçait de les déplier. Penché au-dessus de lui, je l'aidais de mon haleine. En vain. Une patiente maturation était nécessaire et le déroulement des ailes devait se faire lentement au soleil, maintenant il était trop tard. Mon souffle avait contraint le papillon à se montrer, tout froissé, avant terme. Il s'agita, désespéré, et, quelques secondes après, mourut dans la paume de ma main. Ce petit cadavre , je crois que c'est le plus grand poids que j'aie sur la conscience. Car, je le comprends bien aujourd'hui, c'est un péché mortel que de forcer les grandes lois. Nous ne devons pas nous presser, ne pas nous impatienter, suivre avec confiance le rythme éternel.
La raison, cette épicière, se moque de l'âme, comme nous nous moquons des vieilles jeteuses de sorts et des sorcières.
La jeunesse, c'est une bête féroce, inhumaine et qui ne comprend pas.
Lorsque tout marche de travers, quelle joie de mettre notre âme à l'épreuve pour voir si elle a de l'endurance et de la valeur ! On dirait qu'un ennemi invisible et tout puissant - les uns l'appellent Dieu, les autres diable - s'élance pour nous abattre; mais nous restons debout. Chaque fois qu'intérieurement il est vainqueur, alors qu'au dehors il est vaincu à plate couture, l'homme véritable ressent une fierté et une joie indicibles. La calamité extérieure se transforme en une suprême et dure félicité.
Tous les hommes ont leur folie, mais la plus grande folie, m'est avis que c'est de ne pas en avoir.
Le sens des mots art, amour, beauté, pureté, passion - cet ouvrier l'éclairait pour moi avec les mots humains les plus simples.
Tant que nous vivons un bonheur, nous le sentons difficilement. C'est seulement quand il est passé et que nous regardons en arrière que nous sentons soudain combien nous étions heureux.
C'est ça la liberté, pensai-je. Avoir une passion, entasser les pièces d'or et, brusquement, vaincre sa passion et jeter les pièces d'or aux quatre vents. Se libérer d'une passion pour obéir à une autre, plus noble. Mais cela n'est-il pas aussi une forme d'esclavage? Se sacrifier pour une idée, pour sa race, pour Dieu ?
J'étais heureux et je le savais. Pendant que nous vivons un bonheur, il nous est difficile de le sentir. Ce n'est que lorsqu'il est passé et que nous regardons en arrière que nous comprenons soudain - parfois avec étonnement - combien nous avons été heureux. Mais moi, sur ce rivage de Crète, je vivais le bonheur et je savais en même temps que j'étais heureux.
L'homme, quand il est jeune, c'est une bête féroce qui dévore ses semblables !

Œuvres de Níkos Kazantzákis

Alexis Zorba (1946)Essai l'AscèseLe Christ recrucifié (ou La Passion grecque) (1948)Lettre au Greco. Souvenirs de ma vie (1956)