Auteur

Franck Bouysse

Ce plateau, je l'ai jamais aimé, j'ai toujours fait semblant pour pas les décevoir. Tout parait beau en surface, on te parle de préservation de l'environnement à longueur de temps, à la télé, dans les journaux, ce genre de conneries, mais ici, c'est pas l'environnement qui a besoin d'être préservé. L'environnement, il a gagné depuis longtemps et c'est pas prêt de changer. Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l'inverse. Ils ont pas la main, ici, ils sont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne . C'est ça la vérité.
Les humains, il les observe habituellement dans la lunette de sa carabine, de loin. Les humains, c'est un autre gibier qu'il n'est pas forcément utile de tuer. Détruire peut suffire. Humilier aussi.
Tu penses que c'est une fatalité de ne pas dire les choses importantes tant qu'on peut et de passer le reste de sa vie à regretter de ne pas les avoir dites, ou alors qu'on obéit à un genre d'instinct de préservation de l'espèce ?
Ces secrets dont personne n'est vraiment dupe, mais qu'on garde pour se préserver, survivre tant bien que mal. La puissance des habitudes. Une cathédrale construite patiemment depuis le jour de leur première rencontre. Une cathédrale faite de pierres taillées dans une loyauté sans faille, aux encorbellement noircis, pourris.
La Loi, on se la fabrique avec les circonstances qui se présentent à nous.
Il n’existe pas de beauté sur le Plateau, au sens où il entend ce mot. Pas d’émotion palpable, rien que le froid déroulement du temps.
Un homme, c’est fait pour garder ce qu’on lui a transmis, c’est pas fait pour conquérir le monde, ni se poser des questions, voilà ce que je pense.
La morale et toutes ces conneries qu'on nous apprend à l'église, ça a jamais rendu les gens moins malheureux.
Quand on vit les uns sur les autres à longueur d'années, ça aide à se supporter de pas tout se dire. J'imagine que ça entretient aussi l'espoir.
Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l'inverse. Ils ont pas la main ici, ils sont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne. C'est ça la vérité.
Chacun est éprouvé, attiré et trompé par son propre désir. Puis le désir engendre le péché, et le péché la mort.
Il prit alors conscience qu'il y avait bien pire que détester quelqu'un pour ce qu'il avait fait : le détester pour ce qu'il n'avait pas fait.
Les rides au-dessus de sa bouche ressemblent aux plis d’un rideau, et d’autres, autour de ses yeux, à des tiges de vigne-vierge sur un mur en hiver. Elle porte un pantalon noir en velours et une veste en laine noire. Un jour, elle a dû être jolie.
Les bêtes sentent des choses qu’on n’est pas capable de sentir…
Il se demande si la condition ultime de tout homme, face à une femme, est d’évoluer dans une forme de déséquilibre.
Désormais rassurés, des animaux sauvages et d’autres domestiqués quittent leur abri et reprennent leur place, asservis qu’ils étaient auparavant à quelque besogne atavique, ou contraints par une inquiétude viscérale. De la forme de vie la plus simple à la plus complexe, chacune semblant habitée par la seule ambition de ne jamais froisser l’histoire. L’idée de la mort n’existe pas pour eux et jamais ils ne feront le lien entre elle et la peur qu’ils ont du monde, avant qu’elle ne les prenne.
Les cris muets de son enfance à lui, qui l'avaient amené à fuir bien des fois, parce que la fuite est la seule chose qui reste aux hommes civilisés.
La fuite est la seule chose qui reste aux hommes civilisés.
Et il sut que le hasard n'existait pas, que tout était une question d'adéquation, ou de décalage.
Il se demande si c'était ça, la vie, être en quête de souffrances au travers des autres, pour souffrir moins soi-même, ce qui produit des noeuds dans la corde qu'est l'existence.
En des temps immémoriaux, les hommes s'étaient satisfaits de la chose vécue .Ils avaient alors cette supériorité- là. Faire l'amour était aussi simple que tuer un animal pour le manger . C’était un monde de simplicité qui ne s’embarrassait pas . C'était un autre monde . Il n'y avait rien d'autre à retenir que la chose vécue , la chose rêvée n'était pas douloureuse et les souvenirs n'étaient rien de plus que des sensations qui disparaissaient par la seule force de l'instinct de survie .
C'est une bonne chose , une foutue bonne chose , de pas parler pour rien dire .
Les élèves m'attendent. Je leur parle des gymnospermes, des moins évoluées aux plus évoluées, des spores qui préparent le terrain pour les graines des angiospermes. Faire comprendre que l'évolution est une succession de hasards, que la nature n'a rien à faire de la nécessité, que rien n'est nécessaire. La nature ne fait que s'accommoder, sans jamais rien décider.
Ce qu'il sera toujours aux yeux de sa mère : innocent. Quoi qu'il fasse. Il demeurera innocent. Ce que les mères ne peuvent envisager autrement. Ce lien. Au-delà de tout.
L’adolescence sonne le glas de l’enfance. La difficulté, c’est de refuser les schémas promis, tout en sachant qu’on n’y échappera pas. Cet aveu d’impuissance-là, cette défaite-là, cette lucidité-là. Alors à quoi bon passer à l’âge adulte et constater son échec ?

Œuvres de Franck Bouysse

Glaise (2018)Grossir le Ciel (2014)Né d'aucune femme (2019)Oxymort (2014)Plateau (2017)Vagabond (2019)