Œuvre

Plateau (2017)

J'aime pas l'hiver qui se balade sous les vêtements et qui te crevasse les mains, j'aime pas le printemps qui te baratine en te promettant monts et merveilles, j'aime pas l'été qui déverse des nuées de bestioles et qui brûle les promesses, et j'aime pas non plus l'automne qui repeint le décor avec des belles couleurs pour le supprimer après. J'aime pas les saisons d'ici.
J'aime pas les saisons d'ici. Y a jamais rien qui change durablement, rien à espérer que de dérouler une corde que d'autres ont enroulée pour nous, rien qui vaille la peine de se battre. On gagne jamais, on attend que ça se passe.
Moi, je trouve suspect de te forcer à apprendre des phrases entières de ta Bible. Enfin, je suppose que c'est pratique pour avoir une réponse à tout ce qui se présente.
On ne s’est pas dit grand-chose ce jour-là, mais je voyais plus que toi, même quand je regardais ailleurs.
Il en vient à considérer que tout homme est fait pour aller au-devant du mystère, que l’immobilité ne vaut rien, qu’elle ne sert qu’à assassiner les pulsions de vie.
Tant de fois il a rêvé d’ailleurs, au fil des pages froissées dans de fiévreuses nuits dévalant des jours sans frissons.
On serait ni meilleurs ni moins bons, si on savait ce que pensent les autres, mais on pourrait pourtant pas s'empêcher de le croire.
Il a a beau réfléchir, se concentrer, il ne se souvient pas que le bonheur ait franchi durablement le seuil de sa porte. Trop poli pour déranger, le bonheur. Un projet démesuré. Si haut que sa mémoire parvient à grimper, il y a toujours eu une tragédie pour fausser la direction.
Dans la vie, y a ce qui nous arrive sans qu’on l’ait décidé, et, pour le reste, les hommes ont des choix à faire, sinon, tous autant qu’on est sur ce foutu Plateau, on crèverait dans le même lit. Si y en a qui s’en sortent mieux que les autres, c’est qu’ils savent attraper ce qui se présente sans faire la fine bouche. La morale et toutes ces conneries qu’on nous apprend à l’église, ça a jamais rendu les gens moins malheureux.
Dans la vie, y a ce qui nous arrive sans qu’on l’ait décidé, et, pour le reste, les hommes ont des choix à faire.
Il ne saurait dire d'où lui vient ce besoin de maîtriser l'ordonnancement des espaces, la rectitude de sa pensée. Ce dont il a conscience, c'est de la douleur que lui procurent les écarts lorsqu'ils surviennent, et de la souffrance supplémentaire lorsqu'il est obligé de se contenir. Une souffrance qu'il endosse, sachant ce qu'on attend de lui en certaines circonstances.
Le café du matin devint un rituel. Ils alternaient chez l'un et chez l'autre, mélangeant de mieux en mieux leurs mots et leurs silences.
Ce plateau, je l'ai jamais aimé, j'ai toujours fait semblant pour pas les décevoir. Tout parait beau en surface, on te parle de préservation de l'environnement à longueur de temps, à la télé, dans les journaux, ce genre de conneries, mais ici, c'est pas l'environnement qui a besoin d'être préservé. L'environnement, il a gagné depuis longtemps et c'est pas prêt de changer. Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l'inverse. Ils ont pas la main, ici, ils sont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne . C'est ça la vérité.
Les humains, il les observe habituellement dans la lunette de sa carabine, de loin. Les humains, c'est un autre gibier qu'il n'est pas forcément utile de tuer. Détruire peut suffire. Humilier aussi.
Tu penses que c'est une fatalité de ne pas dire les choses importantes tant qu'on peut et de passer le reste de sa vie à regretter de ne pas les avoir dites, ou alors qu'on obéit à un genre d'instinct de préservation de l'espèce ?
Ces secrets dont personne n'est vraiment dupe, mais qu'on garde pour se préserver, survivre tant bien que mal. La puissance des habitudes. Une cathédrale construite patiemment depuis le jour de leur première rencontre. Une cathédrale faite de pierres taillées dans une loyauté sans faille, aux encorbellement noircis, pourris.
La Loi, on se la fabrique avec les circonstances qui se présentent à nous.
Il n’existe pas de beauté sur le Plateau, au sens où il entend ce mot. Pas d’émotion palpable, rien que le froid déroulement du temps.
Un homme, c’est fait pour garder ce qu’on lui a transmis, c’est pas fait pour conquérir le monde, ni se poser des questions, voilà ce que je pense.
La morale et toutes ces conneries qu'on nous apprend à l'église, ça a jamais rendu les gens moins malheureux.
Quand on vit les uns sur les autres à longueur d'années, ça aide à se supporter de pas tout se dire. J'imagine que ça entretient aussi l'espoir.
Les hommes appartiennent à ce royaume et pas l'inverse. Ils ont pas la main ici, ils sont comme des épouvantails éventrés qui font plus peur à personne. C'est ça la vérité.
Chacun est éprouvé, attiré et trompé par son propre désir. Puis le désir engendre le péché, et le péché la mort.
Il prit alors conscience qu'il y avait bien pire que détester quelqu'un pour ce qu'il avait fait : le détester pour ce qu'il n'avait pas fait.
Les rides au-dessus de sa bouche ressemblent aux plis d’un rideau, et d’autres, autour de ses yeux, à des tiges de vigne-vierge sur un mur en hiver. Elle porte un pantalon noir en velours et une veste en laine noire. Un jour, elle a dû être jolie.